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Un oeil sur Mars – Flint Dimanche 62

Comme tu le sais peut-être, j’écris souvent cette lettre à l’aube. Parfois, je ne sais pas encore ce que je vais écrire. J’ai des heures de lecture derrière moi, des lectures qui n’ont parfois aucun lien, je scanne l’actualité remontée par les robots Flint, j’achète des livres au hasard, j’en ouvre quelques uns au début, parfois au milieu, des lignes se tracent, parfois je suis le fil d’une idée et puis je me perds. Assez souvent je réalise que je me suis tellement égaré que j’essaie de répondre à toutes les questions du monde, genre les grandes questions de l’univers, la raison derrière mes émotions du moment qui ont forcément un sens. Assez souvent, la veille, avant de me coucher, les idées se bousculent tellement dans ma tête qu’elles font penser à de gros nuages noirs, ou trop lumineux.

Bien souvent je me dis que je ne vais rien pouvoir t’envoyer d’intéressant. Je me rassure en me disant que ce n’est pas grave, qu’on ne peut pas répondre à cette question là, je me suis perdu dans l’espace. Et puis hier après-midi je suis tombé sur cette vidéo. Le premier son produit par un engin humain sur Mars. C’est la Nasa qui a envoyé ça cette semaine. Ce son est français, par ailleurs. C’est le roucoulement du petit hélicoptère qui, depuis quelques jours, s’amuse, dirait-on, à faire des cercles au dessus du sol rouge de cette autre planète, à des millions de kilomètres. Je ne sais pas quel sens lui donner. Mais forcément j’étais un peu ému, un peu retourné. Je trouvais ça tellement fragile, comme le bruissement d’un jouet presque ridicule dans l’espace immense, lointain, hostile, impossible. Quel sens donner à tout ça.

Ce matin, le soleil se lève derrière la fenêtre de mon bureau, les merles se sont perchés sur les cimes des immeubles et font un boucan joyeux. Ils partiront dès les premières lumières, je ne sais pas pourquoi, pourquoi l’aube les réveille en cavalerie puis les fait fuir. Ce matin, le ciel se noie de rouge.

Autant te le dire maintenant: je suis sous l’influence d’un biais irrésistible. La conquête spatiale m’a toujours fasciné. Je sais ce que ça a d’irrationnel. Pas toi ? Que ressens-tu quand tu regardes ces images vides du sol de Mars ? Ces engins qu’on y envoie. Ces fusées toujours plus nombreuses qui décollent. Ces rêves qu’elles transportent. Et en même temps qui s’éloignent, de notre planète. Notre planète qui s’échauffe de plus en plus, dans tous les sens du terme. Est-ce qu’on essaie de ne pas voir ce qui se passe sur terre, est-ce que regarder vers Mars c’est vouloir s’échapper ? Tu vois, je regarde le ciel comme un livre pour enfants. J’ai sans doute été nourri par trop de livres, trop de films qui glorifiaient la quête ou la conquête de l’infini. Et en même temps je ne peux m’empêcher d’avoir les yeux qui étincellent. Je pense aux difficultés que j’ai eu à construire une histoire d’amour et je m’interroge, ce matin, avec toi, si cet appel de nouveaux territoires, si cette sorte d’appel originel n’est pas celui qui détruit la condition même de l’amour.

Ça va te sembler mélancolique, non ? Mais il y a un soupçon de mélancolie dans la contemplation de mars, en même temps que les étoiles dans les yeux. Tu en penses quoi ? Tu ressens quoi, toi ?

Que nous dit cette mélancolie ? À quoi ça sert de rêver ? Et ne pourrait-on pas simplement rêver aux arbres ? Est-ce que les arbres rêvent aux étoiles ?

Cette semaine on a appris que le robot Perseverance avait réussi à produire de l’oxygène sur Mars. Pas grand chose, 5 grammes. Ce qui permet de tenir 10 minutes. Il pourrait en produire jusqu’à 10 par heure. Il en faudrait 30. Alors ça pourrait faire rêver, ou on pourrait trouver ça complètement inutile tout cet argent gâché dans un projet impossible (vivre sur Mars, est-ce inhumain ?), et ça pourrait aussi faire peur cette volonté de l’homme de tout conquérir et sans doute de tout détruire. Bref, des milliards de questions. Un débat qui fait rage depuis les débuts de la conquête spatiale, mais qui a pris une autre tournure et s’est accroché à d’autres symboles depuis que l’on parle du réchauffement climatique.

Dans un article plutôt hostile à la mouvance en cours dans le magazine Usbek et Rica, Vincent Lucchese (qui aime aussi beaucoup les arbres), s’interroge sur la cohérence écologique de nos rêves martiens. Il rappelle cependant que les mouvements écologiques sont certainement nés de la conquête spatiale, cette vision bouleversante de notre planète vue d’ailleurs, l’iconique photo de notre « Blue Marble », notre bille bleue. La conscience de sa fragilité, notre unique vaisseau, minuscule et fragile, dans l’infini de l’espace. Ce qu’on a appelé « The Overview Effect ». Expérience que tu pourras tenter de revivre à travers le projet de Jean-Pierre Goux. Faut-il s’arrêter là, comme suspendus à la frontière, et revenir prendre soin de notre berceau ? Où faut-il aller plus loin encore, parce que ce serait un appel originel ? Pour le sociologue Arnaud Saint-Martin, l’appel est presque religieux, ancré dans le mythe américain : « C’est une névrose nationale, liée au culte de la frontière, des pionniers. De nombreux ingénieurs et astronautes croient très fort à la conquête martienne« .

Utile à la science et à l’écologie jusqu’à aujourd’hui, la conquête de l’espace ne le serait plus. Est-ce qu’aller dans l’espace serait une idée de droite ? Il y a même des gens de droite, mais ultra-libérale, plutôt hostiles à la décroissance, qui pensent même que c’est un rêve conservateur. Une vieille idée née de la guerre froide que d’aucuns ne veulent plus lâcher. Dans la « Fabrique de l’ignorance« , sur Arte, les journalistes suggèrent que de tout temps, la science a dû faire face à une sorte de conservatisme religieux. Aujourd’hui, la religion serait la loi du marché, l’idéologie du moment, mais aussi l’idéologie issue de la guerre technologique, industrielle et géopolitique, qui a motivé physiciens et gouvernements à la fin du XXème siècle. La conquête spatiale serait la résultante d’une dissonance cognitive, un biais de statu-quo, un biais d’optimisme même : face à un consensus scientifique incommodant, c’est à dire le réchauffement climatique et la nécessité de freiner la course folle de la croissance, on se tournerait vers l’espace vide comme on se tournerait vers l’ignorance.

Tu peux te faire une idée de ce débat « Science et mythe de la conquête », VS « Science de la connaissance », en écoutant cette émission de France Inter de juillet dernier, qui croise les pour et les contre. et tu verras qu’il n’est pas si simple, qu’il est parfois entremêlé de « Là-bas si j’y suis » et de « Oui mais là-bas il n’y a rien ». De morale et de rêve, d’urgence et de pas-de-côté. De confiance envers le rêve et de méfiance dans son exploitation. De respiration et d’inspiration. Je ne sais pas ce que tu en penses, mais il est difficile de n’en penser rien. Peut-être ce débat est-il nécessaire. Parce que complexe. Parce qu’il permet de se poser des questions, même si s’interroger c’est faire pleuvoir une myriade de réponses.

Même si on pourra peut-être y élever des vers de terre, on ne pourra sans doute pas terraformer Mars, souligne la Planetary Society, fondée par le scientifique Carl Sagan. Alors à quoi bon ? Carl Sagan qui disait, à propos d’une image de la terre perdue dans l’infini de l’espace :

« On a dit que l’astronomie incite à l’humilité et fortifie le caractère. Il n’y a peut-être pas de meilleure démonstration de la folie des idées humaines que cette lointaine image de notre monde minuscule. Pour moi, cela souligne notre responsabilité de cohabiter plus fraternellement les uns avec les autres, et de préserver et chérir le point bleu pâle, la seule maison que nous ayons jamais connue. »

Carl Sagan n’était pas pour autant opposé à la conquête spatiale. Il pensait que la nécessité d’explorer était aussi une question de survie. C’est aussi le thème décortiqué de façon vertigineuse par l’écrivain chinois Liu Cixin, dans « Le Problème à trois corps« .

Le récent intérêt des milliardaires de la tech pour la chose apporte aussi son lot de questionnements nouveaux. Entre Jeff Bezos qui veut construire des cités dans l’espace comme autant d’excroissances d’un monde fini et Elon Musk qui rêve de se faire enterrer sur Mars, il y a matière à roman, à essai philosophique autant qu’économique. A quoi sert de vouloir conquérir un espace que, de toute façon, nous ne pourrons jamais conquérir entièrement ? Tu me diras ce que ça t’inspire. Mais on n’a pas fini d’être tiraillé par ce double appel qui me fait penser parfois à l’histoire du Magicien d’Oz aux paradoxes du rêve.

Dans sa cité de l’espace, dernière étape avant le prochain monde martien, à Boca Chica, Texas, Elon Musk a fait construire une taverne. Elle s’appelle « The Prancy Ponny ». C’est la taverne du Seigneur des Anneaux, que l’on aperçoit dans le film au début de la quête de Frodon. Le croisement de toutes les histoires. Les histoires n’ont pas toujours grand chose à voir avec la vérité. Mais alors à quoi nous servent donc les histoires sinon à grandir ?

(Et avant de partir, je te laisse avec cette musique qui a accompagné l’écriture de cette lettre.)

🗣 La voix des robots

Alors cette semaine il y a eu deux podcasts sur Flint. Je ne sais pas lequel partager donc je te propose de choisir entre les deux. 

Le premier (34mn) est une conversation avec Noémie Kempf diu podcast « The Storyline ». J’y parle de créativité et d’intelligence artificielle, et explore aussi comment s’informer de façon plus pertinente c’est un peu comme apprendre à mieux se nourrir.

Le second (56mn) explore en détail la technologie derrière Flint. J’y parle avec François Desfossez de la nécessité de mettre de l’humain dans l’intelligence artificielle. Ça veut dire quoi « humain » ? Ça veut dire mêler intelligence collective et artificielle. Communauté de robots et d’utilisateurs. Ça veut dire algorithmes vertueux et tentation de l’empathie.

Ce billet est un extrait de la lettre hebdomadaire « Flint Dimanche », qui explore avec toi comment nous pouvons mieux nous informer dans un monde rempli d’algorithmes. Pour la recevoir, abonne-toi à Flint ici. Tu recevras également une sélection de liens personnalisée, envoyée par l’intelligence artificielle de Flint.

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