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Améliore ton cerveau avec Britney Spears – Flint Dimanche 61

Il était une fois, il y a très très longtemps, le monde nous était tellement mystérieux qu’on se sentait obligé de faire des cadeaux aux arbres, aux montagnes et aux cailloux, pour obtenir quelque chose. On ne se posait pas trop la question du « comment », mais du « pourquoi ». Et puis on a fini par comprendre qu’offrir des trucs à la nature ne servait à rien et on a commencé à créer des outils qui nous ont fait gagner beaucoup de temps dans notre activité de survie, disons 3 fois plus de temps qu’avant. Ce temps de cerveau disponible n’a cessé d’augmenter avec les années, tandis que la mécanique du monde nous devenait de moins en moins mystérieuse, et tout ça nous a mené à cette improbable histoire de Britney Spears.

Bon, je sais, c’est une façon un peu rapide de résumer l’épopée fantastique de l’humanité, mais en gros c’est à peu près ça. Tu trouveras une version un peu plus détaillée de l’évolution humaine dans « Apocalypse cognitive » du sociologue Gérald Bronner, quant à moi je vais me concentrer sur Britney si tu veux bien.

Alors je n’ai pas grand chose à te raconter sur cette chanteuse iconique des années 2000, d’abord parce que, enfin à part complètement ivre en fin de soirée, je ne suis pas un grand fan. Et puis je pense que tu t’en fiches un peu, de Britney, tu dois même te demander pourquoi, mais pourquoi, je viens te déranger dans ton dimanche de repos avec l’interprète de « Baby One More Time ». (Tu te souviens de la chanson ? Alors ré-écoute là quelques secondes, tu verras, tu vas l’avoir dans ta tête toute la journée et tu vas me détester).

(Note artistique : j’ai choisi d’illustrer cette lettre avec des poupées, dont certaines te laisseront avec un sentiment bizarre mais c’est fait exprès.)

Si je te parle de Britney Spears c’est parce que son histoire tragi-comique est inoffensive, en tout cas pour ce qui concerne l’avenir de la planète. Suffisamment pour que l’on puisse la tourner dans tous les sens afin de comprendre deux ou trois trucs passionnants sur notre cerveau. Et sur la façon dont nous percevons la réalité. Je ne parle pas du cerveau de Britney, hein, personne ne sait ce qu’il se passe à l’intérieur de ce qu’il en reste. C’est d’ailleurs, bizarrement, le déclencheur de cette affaire qui continue d’occuper une bonne partie du temps d’attention disponible de l’humanité. Tu es peut-être au courant.

Pour te la faire très très courte, l’affaire Britney Spears, c’est l’histoire d’une petite fille issue d’un milieu très modeste, dont le père alcoolique était en faillite, devenue célèbre très très rapidement en interprétant des chansons pour adolescentes en tenue sexy, qui a fini par péter un plomb devant des hordes de paparazzis après sa rupture avec deux autres stars dont le père de ses enfants. À tel point que son papa l’a mise sous tutelle et gère désormais à la fois son traitement médical et sa fortune estimée à 60 millions d’euros. Depuis, ses fans sont persuadés qu’elle est retenue en otage dans son palais italien en Californie et que, derrière ses posts déroutants sur Instagram, la princesse déchue leur envoie des appels à l’aide en langage codé. Enfin surtout depuis le confinement durant lequel leur temps de cerveau disponible s’est considérablement dilaté en terme d’ennui et de réflexion sur le probable non-sens de notre vie, alors pourquoi pas « libérer Britney » ?

Ce qui est intéressant dans ce faits-divers people, c’est qu’on peut tourner l’histoire dans tous les sens comme on pourrait le faire avec une boule à neige dans laquelle il y aurait la chanteuse dedans : il tombe toujours quelque chose, mais il est impossible de démêler le vrai du fantasme. C’est un bon moyen de comprendre la différence entre biais cognitifs et vérité. Je veux dire : nos biais peuvent nous tromper sur la réalité d’une situation, par exemple est-ce que Britney Spears est vraiment atteinte de démence ou retenue contre son gré, sans pour autant pouvoir conclure que ce que nous croyons est faux. Je ne sais pas si tu suis.

En ce sens, le documentaire du New York Times, diffusé il y a quelques semaines sur Amazon Prime est assez fascinant. Dans « Framing Britney Spears », la journaliste décortique tous les ressorts de cette longue histoire mais sans faire aucune révélation. Un autre journaliste, de la BBC cette fois, s’est aussi attaqué à la chose, avec un peu plus de bonheur, mais globalement le même résultat : personne n’est parvenu à pénétrer la bulle quasi quantique qui s’est formée autour de la star et se contente de récolter les témoignages et analyses des acteurs éloignés ou périmés de l’histoire. Personne n’a mis la main sur ce fichu rapport médical déclarant la chanteuse atteinte de maladie mentale et ayant conduit à sa mise sous tutelle. Personne ne sait si Britney Spears souffre de sa mise sous tutelle. Tout ce que l’on sait, c’est que la chanteuse a mis fin à ses activités en 2019 pour se recentrer sur elle-même et sur sa famille. Et que depuis elle poste des vidéos d’elle-même sur Instagram et TikTok, vidéos dans lesquelles elle danse en pyjama dans sa maison avec un maquillage improbable, vidéos que le New York Times qualifie littéralement « d’art brut » (l’art brut est un terme que l’artiste Jean Dubuffet a inventé en 1945 pour désigner l’art produit par des anonymes déconnectés de la culture et de la réalité). Elle a aussi posté une vidéo dans laquelle elle dit que tout va bien, qu’elle vit juste sa vie, mais ses fans ont tout de suite conclu qu’elle avait forcée à la faire. La preuve, un jour un fan lui a demandé dans les commentaires de s’habiller en jaune si elle était en détresse et, paf, quelques jours après, comme par hasard, elle portait un vêtement jaune.

Ce fascinant effet de flou cognitif devrait cependant bientôt prendre fin. Fin 2020, la chanteuse a entamé une procédure pour écarter son père de la tutelle, et elle a annoncé qu’elle s’exprimerait sur le principe même de la tutelle en juin 2021 devant le tribunal. Elle a également participé à un documentaire qui devrait sortir prochainement. Les affaires reprennent.

À la fin, que garderons-nous de cette histoire ? Qu’elle est le monstre un peu étrange, résultat de milliers d’années de mécanisation de nos activités, à la fois physiques et cognitives. D’un côté cette mécanisation nous laisse beaucoup plus de temps pour nous informer, et ce ne sont pas les informations qui manquent (par exemple certains se sont amusés à chercher des corrélations de date entre les déboires de Britney Spears et les moments où la politique du président Georges W. Bush était très critiquée dans les médias, pour en conclure que la chanteuse travaillait secrètement pour la Maison Blanche, ce qui expliquait tout) (ou rien). Moins l’on a d’infos, plus l’on trouve des infos. De l’autre côté, les algorithmes des réseaux sociaux nous donnent l’illusion d’une promiscuité accentuée avec l’ensemble des autres êtres humains, où chacun tente de raconter sa propre histoire à travers celle d’une star, devenue le jouet désincarné de nos foules sentimentales.

Oh la la la vie en rose
Le rose qu’on nous propose
D’avoir les quantités d’choses
Qui donnent envie d’autre chose
Aïe, on nous fait croire
Que le bonheur c’est d’avoir
De l’avoir plein nos armoires
Dérisions de nous dérisoires

(Alain Souchon, « foule sentimentale »)

En parlant de rose, je te laisse avec cette vidéo de Britney Spears postée sur son compte Instagram. Elle fait fondre une rose dans son bain, pour nous montrer qu’il ne s’agit, en fait, que de savon… « It’s just soap ! »

Ce billet a été réalisé avec l’aide de Mathilde Saliou, journaliste chez Flint, qui a démêlé pour moi les faits et les pièges de l’affaire Britney. Tu peux lire son enquête ici et proposer tes corrections.

Ce billet est un extrait de la lettre hebdomadaire « Flint Dimanche », qui explore avec toi comment nous pouvons mieux nous informer dans un monde rempli d’algorithmes. Pour la recevoir, abonne-toi à Flint ici. Tu recevras également une sélection de liens personnalisée, envoyée par l’intelligence artificielle de Flint.

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