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Il faut que tu respires – Flint Dimanche 51

Tu sais, il y a ces moments en suspens, quand tu te réveilles avant l’aube, je ne sais pas si tu as déjà vécu ça. Tu es un peu chiffonné, il fait un peu froid, tu as ce sentiment d’être en avance sur le monde à venir. Ça te dit quelque chose ? Moi, bizarrement, ça me fait penser au Japon, hum, je ne sais pas trop pourquoi. Je pose ça là au hasard.

Tu sais, je crois que ce qui nous rend heureux quand nous regardons le soleil se lever, ce n’est pas tant la promesse qu’il porte en s’étirant lourdement, que de savoir que nous nous sommes réveillés avant lui. Et que, en quelque sorte, nous avons eu le temps de nous préparer.

C’est dans ces moments de douce fragilité que je me dis que, plus que l’action, c’est la préparation qui importe. L’action, comme la lumière, peut échouer ou dévier de sa course. Elle est comme un coup de pinceau, et le jour est comme une toile éphémère. Tu pourras toujours recommencer le lendemain. L’important, c’est de prendre le temps de te préparer avant que l’aube ne t’emporte dans son nouveau tourbillon.

Voilà, c’était la pensée philosophique, un peu simpliste peut-être, qui m’a traversé l’esprit juste avant de t’écrire ce matin. Il est cinq heures, nous sommes dimanche, la vie est belle quand elle porte la promesse de la légèreté du jour.

Ce matin, tandis que je me versais mon café en somnolant et en en mettant la moitié à coté, je me suis demandé ce qui me rendait heureux. Je veux dire chaque jour un peu plus. Être heureux pour moi ça veut dire sentir que le ciel s’est éclairci, qu’il s’apaise et se remplit de plein de petites énergies qui me donnent l’impression que tout est possible. Pour parvenir à ça, je me dis que j’ai d’abord besoin de contradictions. Ce qui me donne du souffle, ce qui éclaire mon ciel juste avant que le soleil ne se lève, c’est d’avoir laissé s’entrechoquer des idées contraires, de les avoir explorées jusqu’à m’en donner parfois le vertige, jusqu’à épuisement tu me diras. Suivre une idée qui m’énerve ou qui vient contredire mes convictions, c’est comme laisser un nuage se dissoudre. Une idée n’est jamais juste, elle est là pour s’entrechoquer avec d’autres pour ensuite faire place nette comme au billard.

Focus et dispersion, je t’en parlais justement la semaine dernière. Et j’ai reçu beaucoup de lettres de lectrices et lecteurs en retour, toutes très enrichissantes, comme celle-ci, lumineuse, que m’a envoyée Jacques :

« Une amie voyante m’a dit un jour qu’en 2020, mes projets aboutiraient si je ne me dispersais pas. Tu parles. Pour tous, 2020 a été une année du « focus » extrême sur le corona-virus et du confinement, sorte de focus domestique sur un seul lieu : la maison, le foyer. C’est curieux d’ailleurs que le mot « foyer », tout comme focus, est un mot du champ de l’optique (comme le mot champ d’ailleurs, que je viens d’employer) : « un foyer est un point vers lequel convergent les rayons lumineux », dit le dictionnaire.


Focus et dispersion sont des notions géométriques, donc philosophiques, donc importantes. Le mot « dispersé » a une connotation péjorative. ‘Vous vous dispersez », est une appréciation qui ne dit rien qui vaille quand elle apparaît sur un carnet de notes. En géométrie, la convergence de deux droites c’est l’angle aigu, symbole d’intelligence, d’un esprit acéré. Mais dès qu’on passe au dessus de l’angle « droit » (qui peut contester ce qui est droit ? La nature peut-être, qui ne sait pas créer d’angle droit, sauf au niveau de l’atome), on passe à l’angle obtus, un mot utilisé pour décrire la bêtise, alors qu’il devrait au contraire symboliser une large perspective, qu’on embrasse quand on enlève ses œillères. Et la dispersion ? « C’est le phénomène optique qui explique pourquoi la lumière blanche est séparée en ses couleurs constituantes lorsqu’elle traverse un milieu transparent ». C’est l’inverse de la convergence vers le foyer, un mot cousin de « focus ». Mais sans couleur, pas de lumière blanche, et sans lumière blanche, pas de couleur. La dispersion est une figure de la géométrie et aussi des mathématiques, puisqu’elle sert à décrire la distribution des points dans un espace à plusieurs dimensions, les nuages. »

Pourquoi je te raconte tout ça, en ce dimanche tranquille et super froid, à toi qui n’a rien demandé ? Parce que j’ai le sentiment que dans nos sociétés, c’est la même chose. Tout comme dans l’information que nous consommons. Nous avons besoin de laisser respirer nos idées, même quand elles choquent les autres, même quand elles donnent l’impression que si on les laisse toutes s’exprimer, on va droit au chaos. La crise que nous traversons n’est-elle pas justement tellement urgente qu’elle nous oblige à rester focus, comme l’écrit Jacques, pour ne pas sombrer dans le chaos ? Et si c’était le contraire dont nous avions justement besoin ? Trop se disperser, c’est risquer le chaos, mais trop rester focus, c’est risquer l’étouffement. La respiration est un phénomène chimique complexe, elle a besoin de contraires, à condition de respecter certaines règles. C’est peut-être ce cadre qui nous manque.

Dans cette longue vidéo de débat de « Viens voir les docteurs » sur la « fin de la démocratie », l’essayiste (et énarque de gauche) David Djaïz, auteur de « Slow Démocratie« , dit, à propos de ce cadre : que nous »devons retrouver un récit à la française pour constituer le cadre dans lequel doivent s’exprimer nos désaccords« .

Tiens, prends par exemple cette vidéo qui, à l’heure où je te parle, a déjà cumulé plus d’un million de vues avant d’être, hum… retirée de YouTube pour « non respect des conditions d’utilisation » de la plateforme.

Pourquoi ? Je ne sais pas. Ce que je sais, après avoir un peu fouillé les Internets avec les algorithmes de Flint, c’est qu’elle a été présentée comme un nouveau « Hold-up », ce film qui a défrayé la chronique médiatique en décembre dernier parce qu’il relayait dans une mise en scène très « professionnelle » à peu près toutes les théories du complot autour de la crise sanitaire de 2020 (j’en parle ici si ça t’intéresse).

Ce nouveau documentaire « alternatif », dont tu risques d’entendre parler dans les prochains jours, s’appelle justement « Ceci n’est pas un complot ». Quand je l’ai analysé avec l’intelligence artificielle de Flint, je n’ai pas retrouvé la signature mathématique habituelle des contenus extrémistes et « conspirationnistes » comme on dit. Le score est présent, mais plutôt faible alors que pour « Hold-Up » par exemple il était clairement polarisé dans ce sens. Flint me dit de ce film qu’il résonne plutôt « écologiste » et très « à gauche ». Bien. Que raconte ce documentaire ?

Dans ce film, l’auteur dénonce le matraquage médiatique en Belgique autour de la pandémie de la Covid-19. Selon lui, les médias belges se sont faits le relais d’une propagande de guerre. Ils se sont laissés (malgré eux) manipuler par les gouvernants et par l’industrie pharmaceutique dans le traitement de la crise. Ils ont écarté petit à petit tout ce qui pouvait égratigner le consensus généralisé, de peur, suggère-t-il, que le chaos qui en sortirait vienne enrayer la mobilisation nécessaire autour de la guerre contre le virus. Il ne dénonce pas un complot, mais plutôt un système : médias fragilisés, stratégies d’influence de la part des lobbies pharmaceutiques, emballement médiatique et sensationnaliste.

On peut ne pas être d’accord avec lui, on peut surtout estimer qu’il fait des raccourcis faciles et grossit un peu le trait. On peut aussi le soupçonner d’avoir des biais, notamment parce qu’il s’est spécialisé dans les documentaires sur les scandales sanitaires, et parce qu’il a tendance à penser que l’industrie pharmaceutique aurait une fâcheuse tendance à placer ses produits au détriment de solutions plus naturelles et moins coûteuses.

Mais la différence avec un film comme Hold-Up, c’est que l’auteur ne s’en cache pas. Bernard Crutzen, c’est son nom, se met d’ailleurs en scène dans son documentaire. Il fait part de ses doutes. Dans une interview accordée au quotidien local belge « L’avenir », il reconnait des erreurs dans son travail. Il assume que ce dernier n’est pas exempt de raccourcis parce que quand on cherche à raconter une histoire (et donc à défendre quelque part une thèse), on fait parfois des entorses à la complexité de la situation. Avant de produire « Ceci n’est pas un complot », Bernard Crutzen a réalisé plusieurs documentaires, dont un, « Malaria Business« , a reçu de nombreux prix dont celui de Reporters Sans Frontières. Bernard Crutzen est donc un documentariste professionnel, qui a des biais. Mais à partir du moment où on le sait, où l’auteur accepte la contradiction et où il doute lui-même de son assurance, où est le problème ?

La thèse de Bernard Crutzen c’est que les médias sont pris dans un engrenage. Et que pour continuer de s’interroger en évitant la polarisation délétère entre « médias mainstream » et « médias complotistes », il faut soutenir l’émergence de petits médias indépendants.

Tu trouveras ici deux articles qui vérifient les faits mis-en-scène dans son film, ce qui te permettra de te faire une idée.

👉 Lire le fact-checking de la RTBF (la télévision-radio publique belge) et celui du quotidien national belge « Le Soir » (payant 🤨).

Et tu peux voir ici le film en entier sur Viméo (qui ne l’a pas encore retiré de sa plateforme) :

👉 Voir le film « Ceci n’est pas un complot » [1h10]

🦄 La majorité c’est la vérité ?

Je vais te faire une confidence. J’ai moi-même un biais. Je suis journaliste, et j’ai travaillé avec suffisamment de rédactions et de patrons de médias pour me dire qu’il n’y a pas de volonté de manipuler. Par contre je connais les risques de l’emballement médiatique. On peut aussi, à l’inverse, s’interroger sur le fait que ce ne sont peut-être pas les politiques qui influencent les journalistes mais l’emballement médiatique qui influence les politiques.

Je pourrais aussi me dire, comme c’est le cas en sciences, que, avec le temps, et après l’emballement, on en vient toujours petit à petit à un consensus qui écarte les extrêmes au profit d’une base raisonnable de vérité. Mais je me pose aussi la question : est-ce que le consensus nous rapproche toujours de la vérité ? Je partage avec toi cette vidéo du chercheur Mehdi Moussaïd, à l’origine de la chaîne YouTube « Fouloscopie » qui a fait une petite étude sur l’emballement des foules pour un sujet plutôt qu’un autre. Dans cette étude, il montre que des sujets de même valeur suivent une trajectoire d’intérêt exponentielle qui favorise toujours le sujet (ou la personnalité, ou une chanson) qui a été le plus plébiscité au début. C’est assez fascinant.

👉 Voir la vidéo qui démontre que le succès est le résultat une équation un peu chelou [16mn11]

🏛 Sommes-nous encore en démocratie ?

Oui, la question fait très théorie du complot, mais c’est fait exprès. Parce que si on pousse le bouchon un peu plus loin : est-il raisonnable de mettre en doute la sincérité des gouvernants alors que nous traversons une crise sanitaire et démocratique ? N’est-ce pas jeter de l’huile sur le feu et faire le jeu des populistes ? Par exemple, la France risque-t-elle de basculer dans un régime autoritaire ? S’il est nécessaire de nuancer ces craintes en les comparant à la situation dans des pays vraiment autoritaires, est-il pour autant indécent, voire dangereux, de se poser la question et d’en débattre ? Que risque-t-on ? Le « populisme » ? Ou son parent agité le « complotisme » ?

Dans un petit livre publié aux Editions de l’Observatoire, Natacha Polony ose décortiquer la question : « Sommes-nous encore en démocratie ? » La directrice de la rédaction du magazine Marianne s’interroge sur cet épouvantail du populisme et du complotisme que l’on agite pour nous empêcher, parfois involontairement, de réfléchir. Faut-il avoir peur du peuple dont la colère joue contre la démocratie, demande-t-elle, ou faut-il plutôt s’interroger sur l’origine de cette colère, qui peut naître d’un sentiment d’être laissé de côté ? Autrement dit : est-ce le peuple qui est contre la démocratie ou la démocratie qui est contre le peuple ? Comme je sais que tu vas me répondre « les deux », je te dis tout de suite : « oui en effet », et je te propose d’aller plus loin.

Dans la vidéo suscitée de « Viens voir les docteurs », Clément Viktorovitch demande à l’historien Marc Lazar (auteur de « Peuplecratie », qui évoque la menace populiste et propose des solutions) si Emmanuel Macron, qui est plutôt un modéré, pourrait être tenté par une dérive autoritaire.

Marc Lazar répond « oui ».

Sympa.

Oui donc, complète-t-il, d’abord parce que les institutions de la Ve République favorisent cette tendance au nom de la stabilité (tout posant la stabilité justement comme un frein à l’autoritarisme). Mais aussi parce que cette tentation pourrait être motivée par la difficulté inédite que le Président pourrait avoir à gouverner notre société en période de crise sanitaire et économique et dans un climat de défiance croissant vis à vis des représentants de la démocratie. Selon l’historien, il faudrait, pour être plus juste, ajouter au baromètre de confiance des citoyens envers leurs élus, un autre baromètre : celui de la confiance des élus envers leurs électeurs. Le peuple contre la démocratie, ou la démocratie contre le peuple. 

Mais Marc Lazar propose aussi des solutions. Selon lui, ce n’est pas avec plus d’autoritarisme que l’on pourra mieux gouverner (même si c’est hyper tentant) mais au contraire avec plus de démocratie participative.

Sans basculer dans la démocratie directe, on peut tout de même éviter la polarisation « populisme » / « gestion raisonnable par des élites éclairées » en faisant respirer le débat et les prises de décision.

Pour Natacha Polony, par exemple, cela voudrait dire que, sur la crise sanitaire : « il ne s’agit nullement de remettre en question le fait de lutter contre l’épidémie« , mais d’interroger la toute puissance médicale ainsi que la proportionnalité des moyens mis en oeuvre. Il y a une marge de débat.

Si la mesure des dangers qui nous guettent (virus, dette, climat) peut reposer sur des sciences à peu près exactes, les solutions à mettre en oeuvre le sont-elles forcément ? Peut-on se voir opposer la règle selon laquelle « il n’y aurait pas d’alternative » ?

« Des pistes existent« , conclue Natacha Polony, et pourquoi pas alternatives ? « Mais elles ne peuvent être explorées que par des gens qui ont foi en l’homme et qui croient profondément que tout être humain, s’il est traité en citoyen, en être responsable, peut donner le meilleur de lui-même.« 

Alors évidemment cela semble naïf ! Mais elle répond :

« Le cynisme est l’arme des narcissiques qui aiment à se croire plus lucides que la masse. Les cons c’est toujours les autres. »

Elle termine ainsi, tu me diras ce que tu en penses :

« Croire en l’homme, c’est avant tout mettre en place un système qui lui permet d’exercer sa liberté. C’est développer les outils de l’émancipation par le savoir, la maîtrise des conditions de consommation autant que les conditions de production. C’est lancer une révolution raisonnable, c’est à dire un bouleversement du système, mais appuyé sur la raison et non sur les pulsions, sur la recherche de la juste mesure et non sur les outrances et la violence. »

Voilà, ce serait ça, apprendre à respirer en démocratie.

C’est un peu comme écouter son corps, si tu veux. Mais appliqué à nos sociétés ça voudrait dire : écouter son corps social, écouter son cerveau et écouter la planète. Avant, on disait que l’esprit devait dominer le corps, qui était animal et dominé par les passions. Depuis, on a appris que la conscience reposait aussi sur un organe (le cerveau) qui réagit de façon chimique, que ce dernier pouvait être tout aussi trompeur, et que l’intelligence était un tout : entre le cerveau, le corps, les émotions, la raison, l’imaginaire et le monde qui nous entoure.

Ce qui me permet de placer en guise de conclusion un joli dessin honteusement naïf et poétique. Et de te souhaiter un beau dimanche de la respiration.

Et je termine par la lettre de Françoise, qui m’a aussi parlé de respiration : 

Le mécanisme d’inspiration et d’expiration que tu décris dans ta lettre correspond aux deux phases de la créativité : la divergence et la convergence.


Pendant la phase de divergence tu vas explorer toutes les idées possibles dans un mode associatif. C’est le chaos, tu vas faire des associations avec tout, ton esprit est ouvert et tisse des liens même les plus improbables !


Pendant la phase de convergence, un processus de scanning se développe pour balayer le champ des informations flottant dans le désordre à la recherche d’idées que tu vas ensuite structurer.

Ce billet est un extrait de la lettre hebdomadaire « Flint Dimanche », qui explore avec toi comment nous pouvons mieux nous informer dans un monde rempli d’algorithmes. Pour la recevoir, abonne-toi à Flint ici. Tu recevras également gratuitement chaque jour une sélection de liens personnalisée, envoyée par l’intelligence artificielle de Flint.

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