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Prendre le temps – Flint Dimanche 49

Je vais te faire un aveu en cette journée un peu froide, en ce jour un peu obtus, un peu silencieux, comme toujours en équilibre, entre deux mondes, entre deux peurs, entre deux envies. En ce dimanche froissé décontracté, j’ai envie de penser à toi. Ce n’est pas hypocrite, je voudrais cette fois retourner la dynamique de cette lettre que je t’envoie chaque dimanche. Même si c’est, a priori, techniquement impossible, vois-tu. Mais essayons.

Je voudrais savoir comment tu vas, comment tu vas dans ce non-monde, et dans ce monde foisonnant en même temps. Dans ce monde rempli d’ombres qui se délient. Mais aussi de petites pousses qui peinent à trouver l’oxygène nécessaire, mais qui sont là.

Tu me diras.

Ce matin je voulais te parler d’un sujet particulièrement difficile. Le genre de sujet sur lequel tu n’as pas vraiment envie de réfléchir un dimanche en buvant ton café tranquille. Un sujet dont on a peu, trop ou pas assez parlé dans les médias. Je te laisse sélectionner la formule qui te convient. De tout façon, c’est un peu ce qu’on fait toujours non ? Ne garder d’une lecture que ce qui nous convient ? Parfois même, nous retenons ce qui nous est le plus confortable d’une lecture que nous n’avons jamais eue ! Combien de fois nous est-il arrivé de citer un auteur que nous n’avions pas lu ? Ou alors, dont nous n’aurions lu que cette citation précisément. Une citation partagée au hasard, sans trop savoir non plus si elle était authentique ou pas. On choisit ces citations comme on choisit inconsciemment nos infos. Comme on choisit une plante pour décorer notre maison. Elle vient conforter une certaine ambiance dans notre esprit.

Bon, si je te saoule déjà, tu peux aller au prochain chapitre de cette lettre. Sinon, reste avec moi, on va creuser tout ça pendant que tu bois ton café !

Nous survolons comme ça des tas de sujets qui nous inspirent, qui nous choquent, qui nous révoltent, qui nous enflamment, ou qui nous mettent mal à l’aise sans que l’on sache toujours vraiment pourquoi. Et nous en parlons mal. Du coup, au final, ça ne nous sert pas à grand chose.

Bref. Je voulais te parler d’un sujet complètement déprimant, que je connaissais mal. Et qui en plus au départ ne m’intéressait pas beaucoup. Je veux dire : il ne me touchait pas particulièrement, même s’il me choquait, comme tout le monde.

Avec Mathilde (qui est la nouvelle journaliste de Flint), nous avons passé plus de trois semaines à creuser ce sujet. Je lui ai fait refaire ses recherches au moins quatre fois, un peu comme dans le mythe de Sisyphe mais en pire. Soit pas loin d’une soixantaine de pages en tout. Remplies de questions tordues dans tous les sens. Et de données qui nous semblaient parfois impossibles à trouver. Nous sommes parvenus à un brouillon de 36 pages. 36 pages de recherches et de références qui tente, question après question, de comprendre quelles sont les vraies questions… derrière les questions !

Ce sujet, c’est l’inceste.

Tu vois, c’est un sujet lourd pour un dimanche fragile dans nos vies de confinés « hybrides » comme on dit désormais. Je sais.

Alors j’ai passé les deux derniers jours à me prendre la tête (je suis très bon à ce jeu), pour trouver un moyen de mettre en scène, de façon utile et pas déprimante, ce travail de forcené. Ces 36 pages donc. Faire d’un sujet horrible, pesant, perturbant, quelque chose qui te prenne par la main avec une certaine légèreté, mais sans éviter aucune zone d’ombre, tu vois… Te rendre plus intelligent mais surtout éclairé à la fin. Genre la lumière au bout du tunnel.

J’ai donc rempli des pages entières de phrases inutiles, j’ai fait quelque croquis maladroits. Mais non. Ce n’était pas le complexe de la page blanche, mais celui de la page trop noircie. Je ne sais pas si ça t’est déjà arrivé.

Et là j’étais devant mes pages noires et blanches, et mes pages griffonnées. Je me sentais complètement nul de ne pas réussir l’exercice. Je suis toujours un peu trop perfectionniste quand je prépare cette lettre du dimanche. Parce que je ne veux pas te faire perdre ton temps. Et puis je veux qu’elle nous aide à réfléchir différemment sur la façon dont nous percevons et traitons les informations dont nous avons été bombardés toute la semaine.

Voilà, donc au lieu de t’envoyer un truc pas assumé, pas prêt, ou alors pire : au lieu de ne rien t’envoyer du tout, je préfère t’expliquer comment j’en suis arrivé là. Et ce que ça nous apprend, à toi comme à moi.

J’ai eu comme un déclic hier soir. Je me suis dit : « Ne force pas, si tu n’es pas prêt ». Pas facile de se dire ça quand on doit boucler sa newsletter, non ?

Je me suis dit : « En ce moment, surtout en ce moment, il n’y a rien de plus important que de prendre le temps. »

Je me suis demandé : ça sert à quoi de s’informer sur un sujet aussi déprimant que l’inceste. Surtout si le sujet ne nous intéresse pas plus qu’un autre sujet déprimant ? Tu me répondras peut-être que c’est un devoir de citoyen. Ok. Mais ça sert à quoi si, au final, ça doit nous rendre juste plus révolté et confus qu’avant ? Oui, parce qu’il y a beaucoup de zones d’ombres dans ce sujet. Et un certain nombre de réflexions « honteuses » qui ont été censurées et qu’on a du mal à retrouver. Textes honteux peut-être mais utiles pour mieux cerner les zones d’ombre justement.

Alors nous avons pris le temps. Nous prenons encore le temps.

Et là, ça va peut-être te surprendre, mais le fait d’explorer ce sujet en prenant le temps de chaque détail gênant, ça m’a complètement bouleversé.

Cette semaine, j’ai lu le livre de Camille Kouchner, « La familia grande ». Le récit qui a été le point de départ d’une vague de témoignages et de polémiques sur les réseaux sociaux et dans les médias, autour de l’inceste, mais pas que. Le débat a débordé sur la question du viol, et surtout sur le constat qu’il est plus que majoritairement le fait des hommes. Et ça fait réfléchir. Mais réfléchir à quoi ?

Je me suis demandé comment nous pourrions tirer le fil qui s’échappe de ce noeud terrifiant qu’est la question du viol incestueux. Et en faire émerger quelque chose qui soit libérateur pour nous tous. Pour nous toutes.

Parce que ça devrait bien être l’objectif de l’information, non ? Ne pas se contenter de nous balancer des pelotes de laines sombres et emmêlées depuis le dessous du lit. Mais plutôt de nous aider à en trouver et à en suivre le fil.

Le média, pensé comme une psychothérapie de l’information ? Et pourquoi pas ?

Le livre de Camille Kouchner n’est pas qu’un livre sur l’inceste et sur la destruction d’une famille par un homme célèbre et pervers. C’est aussi un livre sur l’enfant qui est en nous. Et c’est un livre sur les monstres.

Ces monstres qui se disent gentils, ou qui finissent par le croire. Ces monstres qui te connaissent mieux que les autres, ou qui te le font croire. Ces monstres qui savent s’infiltrer et combler tout le vide d’amour qui t’aspire. Ça te parlera peut-être.

Mais ce monstre est aussi une hydre. C’est à dire toute la société autour. Une société fondée sur une hydre qui s’effondre et se répand en même temps.

Alors si s’informer c’est faire société, cela veut dire explorer les monstres qui sont en nous tous et qui font société. Ne pas se contenter d’en avoir peur. Ni de crier.

A la fin de son récit, Camille Kouchner a cette phrase très juste :

« La noblesse n ‘est pas dans l’esprit, elle est dans les actes »

S’informer c’est agir. Ce n’est pas juste un jeu de l’esprit ou encore moins un jeu d’indignation. S’informer, c’est dénouer des fils pour en faire collectivement des fils à plomb. C’est à dire des instruments de mesure, et d’éthique, qui doivent nous servir à construire le monde de demain avec les nouvelles générations.

Sans crier.

C’est pour ça qu’on va prendre le temps.

Si tu es impatient, tu peux déjà nous aider et consulter les 36 pages de notre incroyable brouillon de travail, avec les commentaires que nous y avons ajoutés. Tu peux commenter, proposer d’autres questions, ou opposer à certaines conclusions d’autres sources vérifiables.

👉 Participer au document monument de travail

📰 Le meilleur journal de ton meilleur dimanche

Tout ce travail que nous faisons avec toi, semaine après semaine, en prenant justement le temps, c’est pour construire un journal du dimanche, et demain un quotidien, qui soit en même temps une méthode. Une méthode pour nous aider à mieux nous informer. Une ressource fondée sur l’intelligence artificielle et humaine, pour nous permettre de nous informer de façon plus rapide et pertinente. C’est ce qui ressort du questionnaire que je t’ai envoyé en janvier, et c’est aussi ce que je suis allé expliquer sur France Info jeudi dernier.

👉 Relire les résultats du questionnaire sur l’information

👉 Voir le débat sur l’information diffusé jeudi sur France Info [60 minutes, dont il manque 10 minutes à la fin où je dis pourtant des trucs super intéressants sur Flint]

Tu peux aussi lire mon interview donnée au quotidien La Croix mercredi, à l’occasion de la publication de leur baromètre de confiance dans les médias :

« Les médias et leur public doivent se poser la question de notre « santé informative », comme on s’est posé la question de notre santé alimentaire. Car sans bonne « hygiène informative », si j’ose dire, c’est la démocratie et la paix sociale qui sont en danger. Mais aussi notre santé économique. Et, au final, notre capacité à dégager une vision pour le monde, pour nous mêmes, ou pour nos projets. »

🙄 Bon, maintenant, parlons d’autre chose

Avec Thomas (co-fondateur et directeur technique de Flint), on a testé un mini-algorithme qui permet d’aller chercher, dans les contenus de qualité sélectionnés par l’intelligence artificielle de Flint, des articles qui répondent à des questions que l’on se pose. Et les résultats sont souvent super intéressants. Mieux : ils nous font explorer des sujets et des questions que nous n’avons pas l’habitude de voir dans notre veille d’infos habituelle. Voici quelques exemples !

1. Et si on essayait le Doughnutisme ?

Pendant que nous parlons du vrai faux non-confinement et de l’inceste, à Amsterdam, on essaie de trouver une alternative au capitalisme qui ne soit pas du socialisme mais plutôt du, comment dire, « qualitatisme »? L’histoire est rapportée par le magazine américain Time magazine (en anglais), elle parle en fait d’une théorie économique que l’on appelle la « théorie du doughnut » (ou « donut »). En voici un extrait qui te fera réfléchir et te donnera peut-être des idées :

« Un soir de décembre, après une longue journée de travail à la maison, Jennifer Drouin, 30 ans, est partie faire des courses dans le centre d’Amsterdam. Une fois à l’intérieur, elle a remarqué de nouvelles étiquettes de prix. L’étiquette des courgettes indiquait qu’elles coûtaient un peu plus que la normale : 6 cents de plus par kilo pour leur empreinte carbone, 5 cents pour le péage que l’agriculture impose à la terre, et 4 cents pour payer équitablement les travailleurs. « Il y a tous ces coûts supplémentaires dans notre vie quotidienne que personne ne paierait normalement, ou même dont personne n’est conscient », dit-elle.
L’initiative dite du « prix réel », en vigueur depuis la fin de l’année 2020, fait partie des dizaines de programmes que les habitants d’Amsterdam ont mis en place ces derniers mois pour réévaluer l’impact du système économique existant. Selon certains, ce système, le capitalisme, a ses origines à un kilomètre à peine de l’épicerie. En 1602, dans une maison située dans une ruelle étroite, un marchand a commencé à vendre des actions de la toute jeune Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Ce faisant, il a ouvert la voie à la création de la première bourse – et de l’économie mondiale capitaliste qui a transformé la vie sur terre. « Maintenant, je pense que nous sommes l’une des premières villes depuis un certain temps à commencer à remettre en question ce système », dit Drouin. « Est-ce qu’il nous rend réellement en bonne santé et heureux ? Que voulons-nous ? Est-ce vraiment juste de la croissance économique ? »

👉 Lire le reportage de Time Magazine [11mn]

2. Écrire à la main dans un monde numérique

Cette lettre du dimanche , je l’ai écrite intégralement à la main dans un carnet, avant de la dactylographier. Je fais ça depuis début janvier. Pourquoi ? Je ne sais pas trop, je voulais voir si ça changeait quelque chose. Toujours cette recherche, je crois, de décaler les temps et les approches. J’ai maintenant un début de réponse ! Je l’ai trouvé dans un article de Mar Péretz, professeure à l’EM Lyon Business School publié par le site « The Conversation » (un média qui regroupe des articles écrits par des chercheurs et édités par des journalistes).

« À l’ère du digital, quand les claviers et stylets remplacent de plus en plus les crayons et stylos, la phénoménologie peut nous aider à nous interroger sur le geste d’écrire. En apparence anodin, il en dit long sur la manière dont on construit notre rapport au monde à travers nos corps. Il suscite une intention qui affirme notre existence et notre présence au monde de manière singulière.

(…) La pensée s’articule différemment de par la possibilité d’écrire de ses mains. Les linguistes ne cessent de nous rappeler le lien très fort entre des éléments de nos corps et nos capacités cognitives, comme entre nos doigts et notre système de numération décimale, bien avant l’ère digit-ale. »

👉 Lire l’article de Mar Péretz [7mn]

3) Complotistes VS gens raisonnables : comment sortir du manichéisme ?

Une vidéo réalisée par le youtubeur Defakator (qui se présente comme un « super-héros de l’esprit critique ». La vidéo, plutôt drôle, tente d’amener un peu de nuance dans un monde d’informations et de débats de plus en plus polarisés.

Ce billet est un extrait de la lettre hebdomadaire « Flint Dimanche », qui explore avec toi comment nous pouvons mieux nous informer dans un monde rempli d’algorithmes. Pour la recevoir, abonne-toi à Flint ici. Tu recevras également une sélection de liens personnalisée, envoyée par l’intelligence artificielle de Flint.

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