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Je vous demande de vous arrêter, merci cordialement – Flint Dimanche #46

Sérieux, ce n’est plus possible. Rembobinez 2021. Je veux dire : rendez nous 2020, c’était pas si mal en fait. S’il y a un an on m’avait dit que je devrais porter un masque tout le temps et ne plus boire des coups avec mes amis que sur Zoom j’aurais bien ri. Mais si on m’avait dit qu’ensuite, en 2021, un type avec un chapeau en peau de coyote (oui le même animal que dans Bip-Bip) et des cornes de bison allait envahir le capitole avec d’autres types se prenant en selfie pour contester l’élection du Président américain, je pense que j’aurais repris trois verre de vodka.

Je n’insiste pas sur le fait que le type en question, Jake Angeli, ressemble beaucoup au chanteur Jamiroquai. Ni sur le fait que ce dernier, à la demande générale, s’est senti obligé de préciser à la TERRE ENTIÈRE que ce n’était pas lui qui était au capitole, même si lui aussi aime bien les chapeaux à cornes.

Et ce n’était pas non plus Emmanuel Macron, comme semble le faire croire cette vidéo marrante visiblement retouchée par une intelligence artificielle :

J’ai l’impression que le monde est devenu une énorme soirée trop arrosée, tu sais, de celles qui partent complètement en cacahouète avec les voisins qui appellent la police, la piscine envahie de bouteilles + le nain de jardin de ta maman, et ton meilleur pote qui comate dans les toilettes après avoir vomi.

Voilà. Ça c’est dit. Bonjouuuuuuur. On est dimanche matin, ta semaine a peut-être été difficile, et tu n’as sans doute pas envie que je te prenne la tête avec cet événement très brouillon et un peu flippant. C’est dimanche, laissez moi tranquille.

☀️

Cependant, je vais tout de même t’en parler mais avec amour. C’est à dire tout en faisant jaillir en toi le sentiment joyeux et apaisé d’un yogi venant de terminer sa méditation au bord de l’eau. Tu ne me crois pas ? Je t’explique.

Pour réussir cet exploit, je ne vais pas essayer de te donner plus d’informations stressantes que ce que tu as déjà reçu sur cet événement bizarrement historique. Je vais essayer d’en faire une sorte de séance agréable d’abdos pour ton cerveau. Tu vas voir, j’ai essayé sur moi-même et je me sens déjà beaucoup mieux. Hum. Et comme je sens que l’on va devoir faire beaucoup d’abdos du cerveau en 2021, je me dis que tu ne perdras pas ton temps à faire cet exercice avec moi.

Tout d’abord, sache que nous avons beaucoup travaillé pour préparer cet exercice cette semaine, même si on s’est dit que le temps nous manquait. Nous, c’est Mathilde, notre première journaliste chez Flint, et Louis, qui est spécialisé dans le renseignement économique et qui nous a aidé à enquêter avec ses méthodes d’espion de l’Internet. Je leur ai fait tellement retourner le sujet de l’invasion du Capitole dans tous les sens sans savoir où j’allais que j’ai vu le moment où Mathilde allait m’envoyer son pot de yaourt bio à la figure, mais elle est restée très calme.

Je te résume la situation en 4 points très raccourcis. Si tu as suivi cet événement aux infos cette semaine, tu as dû conclure à peu près les choses suivantes :

1) Donald Trump est : a) un clown b) un nazi c) un génie d) les trois

2) Il n’a pas été réélu et il n’est pas content. Donc il balance de fausses informations pour semer la confusion. Par exemple que l’élection a été truquée par les défenseurs d’une entité qu’il appelle « l’Etat profond » (c’est à dire une élite de fonctionnaires et d’entrepreneurs qui cherchent à maintenir le peuple dans l’illusion de la démocratie).

3) Il a appelé le peuple à manifester sa colère devant le Capitole (le congrès américain), le jour de la confirmation de cette élection qu’il dit truquée. Il se trouve que parmi ces gens il y avait des adeptes d’un mouvement né sur Internet en 2017 qui s’appelle « QAnon », dont on ne sait pas s’il en est à l’origine ou s’il s’en sert pour semer le trouble, et que ces gens ont envahi le Capitole tranquille, sans que personne ne puisse les en empêcher, ce qui a beaucoup fait rire le président chinois et le président russe.

4) Finalement, il n’y a pas eu de coup d’Etat, mais cinq morts. Le président des Etats-Unis a été banni de Facebook et de Twitter pour « non respect des règles ». Mais il a tout de même appelé au calme, ajoutant cependant, avec un regard mystérieux : « notre formidable aventure n’en est qu’à son commencement« .

Tu dis quoi ? Ah ! Oui ! Je suis d’accord avec toi, ça ferait une scénario génial pour une série.

Mais si on laisse les popcorns et le côté thriller politique de côté, tu ne ressens pas un malaise ? Je veux dire : même si tu penses que cet incident n’est que le fait de quelques illuminés déguisés en Jamiroquai et que tout ça c’est la faute des réseaux sociaux, il n’en reste pas moins que 40% des Américains pensent que l’élection a été truquée même si presque 100% des médias mainstream disent désormais le contraire. Et que le Président de ces mêmes Américains en vient à être censuré sans procès par des entreprises privées, elles-mêmes américaines, par peur de voir s’effondrer la mécanique pourtant bien huilée de la plus vieille démocratie du monde ? On en est là du bordel ?

Alors je te propose un exercice de méditation de l’information. Nous allons essayer d’écouter. Même ce qui pourrait te paraître excessif ou dangereux. Même si tu as l’impression qu’en faisant cet effort tu entres dans un puits sans fond et que tu donnes crédit à des mensonges avérés.

Je vais te demander de prendre quelques minutes pour respirer, voilààààà, pour faire le vide, pour ne plus penser au chaos qui pourrait suivre si jamais tu lâchais prise. Fais le sans crainte, tu verras, tu retomberas vite sur tes jambes. Ça te fera même du bien. Enfin sauf si tu es vraiment perdu(e) dans ta tête, dans ce cas je te conseille d’arrêter là et de relire le joli conte que je t’ai envoyé la semaine dernière.

L’exercice s’appelle : « Et si Trump avait raison ? » L’objectif n’est pas de prouver qu’il a raison, ni même qu’il a tort. Mais de te pousser à entendre ses idées contre-intuitives, sans a priori, pour muscler ton cerveau. Pour en sortir moins stressé et plus intelligent. Un peu comme une bonne séance d’abdos : ça fait un peu mal, mais c’est sans risque. Et ça te rendra plus résistant.

L’exercice est super condensé et sans doute un peu brouillon encore. Il ne demande qu’à être amélioré au fil du temps. On fera ça ensemble. Cette version s’appuie sur deux jours de recherches à trois, et pas mal de prises de tête. Si tu veux aller plus loin, nous avons mis deux documents à ta disposition. Le premier est complètement brut, il propose beaucoup de ressources et des commentaires, il est incomplet, la plupart des corrections sont visibles et révèlent nos désaccords en interne sur les formulations et les interprétations. Comme nous l’avions fait pour réaliser ce magnifique Kit Covid-19, tu pourras toi aussi apporter tes données et corriger notre travail.

👉 Voir le document de travail (très touffu, mais tu n’es pas obligé de tout lire)

Le second est une enquête un peu contre-intuitive. Elle s’intéresse à la façon dont ce fameux mouvement QAnon, au coeur de tout ce chaos, s’organise pour s’informer. Tu comprendras que loin d’être un ramassis d’abrutis, les membres de cette communauté sont à la fois très organisés et plutôt bien renseignés, ce qui ne veut pas dire que leurs infos sont fiables.

👉 Lire l’enquête de Louis sur QAnon

Allez, on y va 💪 !

Exercice N°1, échauffement de la moumoute : Et s’il y avait encore doute sur le résultat des élections ? Bon là, l’idée de l’exercice c’est d’essayer de respirer profondément dans la non violence de l’esprit, de t’immiscer avec amour dans l’esprit de Donal Trump, et d’essayer de trouver des données te permettant de mettre en doute le résultat des élections. Bon, là, je t’avoue que, malgré toutes nos bonnes volontés, nous n’avons pas réussi l’exercice. Il y a eu tellement de batailles juridiques et de vérifications des faits (tu trouveras une bonne synthèse équilibrée ici) qu’il n’y a plus vraiment de place à un doute sérieux, même en analysant les données recueillies par les sites alternatifs pro-Trump (trop opaques pour en tirer quelque chose, tu peux voir un exemple parmi d’autres ici et me dira ce que tu en penses). En faisant cet exercice j’ai tout de même appris deux choses que je ne savais pas : que les accusations de fraude ne sont pas nouvelles aux Etats-Unis et que de nombreuses études fouillées ont prouvé qu’elle était extrêmement faible. Et que parmi les partisans démocrates de Kerry (qui a perdu contre Bush en 2004) certains continuent de penser qu’il y a eu une conspiration et que l’élection a été truquée.

Exercice N°2, assouplissement du cortex : Peut-on sérieusement dire qu’il n’y a pas de réseaux pédophiles secrets au sein des élites ? Hahaaa! Alors c’est difficile de répondre « non », parce que le principe d’un réseau secret est justement d’être… secret. Mais se poser cette question impossible permet de se pencher sur les faits réels qui sont venus alimenter cette théorie ces dernières années et sur ce qu’ils racontent de notre société et sur notre difficulté à en parler. Voici ce qu’en conclut le magazine américain The Atlantic, à propos de l’affaire Epstein :

« L’histoire d’Epstein ne s’intègre pas parfaitement dans aucun des récits dominants des médias partisans. Les méchants appartiennent aux deux partis. Trump est lié à Epstein, mais l’ancien président Bill Clinton l’est aussi. L’affaire a moins à voir avec une tribu politique qu’avec la classe et le statut. L’histoire, comme on le prétend, est celle d’hommes riches et puissants qui parcourent le monde en toute impunité, en traitant les jeunes et les personnes vulnérables comme des accessoires et en se protégeant les uns les autres de toute responsabilité.
Il n’est pas nécessaire de croire aux lézards ou aux politiciens mangeurs de bébés pour comprendre pourquoi tant de gens regardent nos dirigeants et laissent libre cours à leur imagination. »

C’est bon ? Tu suis ? Je continue.

Exercice N°3, torsion de l’oeil : Est-ce que les médias américains ne sont pas devenus trop biaisés ? C’est à dire trop ostensiblement anti-Trump et donc pas objectifs du tout ? Alors il y a débat. Moi je pensais que oui. Mais nous avons trouvé une étude qui dit que non. Et un journal britannique, The Guardian, qui dit que « on s’en fout du biais, tant que l’on est honnête« . Je te laisse gérer.

Exercice N°4, squat des oreilles : N’est-il pas choquant qu’un Président soit censuré sur Twitter et Facebook ? Oui. Mais cette question ouvre un débat bien plus large sur l’impact des réseaux sociaux sur la vie publique et la façon dont ils sont régulés. Donc on en reparlera plus tard si tu veux (mais tu peux aller sur notre document brouillon si ça t’intéresse).

Exercice N°5, renforcement des fesses : Et si on prenait le mouvement QAnon au sérieux ? Je veux dire : si on arrêtait de les considérer comme une bande de dingues minoritaires et complotistes absolument infréquentables ? Pourquoi faire cet exercice qui pourrait te sembler trop contre-intuitif ? Parce que ça permet de mieux comprendre la situation et peut-être de réfléchir à des solutions mieux adaptées.

Pour répondre à cette question, il faut d’abord s’interroger sur l’ampleur du phénomène. Ce que l’on sait, c’est que 76% des Américains n’en n’avaient jamais entendu parler en mars 2020, mais que ce chiffre est passé à 53% à la fin de l’été. Mais surtout, le mouvement est désormais très actif en France. Je te raconte.

Au printemps dernier, Flint commençait à nous remonter des contenus QAnon via notre robot anti « fake-news », certains (très peu) en français, notamment via le Québec. Nous avons donc mis en place un panel pour que l’intelligence artificielle de Flint nous remonte les contenus les plus intéressants susceptibles d’être partagés parmi les adeptes de QAnon. Aujourd’hui, ces contenus sont beaucoup plus nombreux.

Cette semaine, j’ai donc pris le temps de lire leurs écrits et leurs débats. Je voulais notamment voir quelles étaient leurs réactions après l’événement du Capitole. Aucun média n’en parlait. Et j’ai trouvé ça super intéressant. D’abord j’ai appris qu’ils s’appelaient entre-eux les « soldats numériques« , et qu’ils attendaient un grand bouleversement dans le monde, comme une prise de conscience qui allait changer leur vie à jamais. J’ai appris qu’ils étaient super organisés, même s’il n’y avait aucune hiérarchie, et que personne ne savait qui était derrière le mouvement. Et qu’au final, chacun essayait d’interpréter comme il pouvait ce qui était diffusé, mais que ça faisait partie de la quête, et que certains se disaient plus « éveillés » que d’autres. Comme une sorte de parcours initiatique. J’ai aussi constaté qu’ils étaient plutôt bienveillants les uns envers les autres, et qu’ils prenaient très au sérieux leur mission. J’ai découvert l’histoire d »Aline, musicothérapeute, qui a perdu la plupart de sa clientèle pendant le confinement en 2020. Et comme elle avait du temps à perdre, elle s’est mise à réfléchir et à faire des recherches, et elle a décidé de s’engager pour « être utile ». Elle a donc lancé sa plateforme de traductions en français de contenus « Q » pour faciliter leur diffusion. Elle a trouvé dans la communauté QAnon une « fraternité », presque une « famille », « même si on ne s’est jamais rencontrés physiquement« . Tu peux voir son témoignage dans l’émission pro QAnon « Les DeQodeurs » ici.

J’ai vu une autre vidéo, sur YouTube moins bisounours (c’est pas moi qui le dit c’est lui): un type qui a créé une chaîne qui s’appelle « l’alliance humaine 2020 », visiblement de sa propre initiative même s’il laisse entendre qu’il est dans le secret. Il pense que ce qui se passe aux Etats-Unis est super important, que ça aura « un impact sur tout ce qui se passe dans le monde ». Pour lui, l’incident du Capitole fait partie du « plan ». Il invite sa communauté à ne pas baisser les bras et « à faire confiance au plan« . Le plan ? Selon lui, l’élection n’est pas jouée, Donald Trump sait ce qu’il fait, « il a toutes les preuves mais les garde au chaud », tout va se dénouer devant le tribunal militaire, « parce que même la Cour Suprême est corrompue » et qu’à la fin, seule l’armée pourra « faire le job« . Et il conclue : « La tempête arrive, soyez prêts, faites des provisions de nourriture et d’argent liquide« .

Pourquoi je partage tout ça ? Est-ce que ce n’est pas faire le jeu des « complotistes » comme on dit ? C’est une bonne question et je te remercie de l’avoir posée. Je n’ai pas de « bonne réponse ». On s’est beaucoup pris la tête avec Mathilde sur cette approche. Je veux dire d’essayer de chercher à tout prix à trouver un truc positif dans des positions extrémistes. Au final, cet exercice m’a permis de prendre du recul, en osant aborder de front toutes les questions pièges.

Ce que j’ai appris, c’est que faire taire les voix qui dérangent c’était s’interdire d’être intelligent.

Faut-il s’imposer une limite à cet exercice ? Certainement. Pour vivre ensemble, il faut pouvoir faire des concessions notamment sur les règles du débat. Encore faut-il accepter de se parler, c’est à dire de s’écouter sans crainte.

Pour conclure, je voudrais partager avec toi deux avis contradictoires sur cette question justement. Je suis incapable de trancher. La vérité se trouve sans doute entre les deux. Tu me diras.

Le premier avis est du programmeur et essayiste américain Paul Graham, il m’a été suggéré par Stéphane sur le salon Discord de Flint, où j’avais demandé jeudi aux lecteurs de Flint de m’envoyer des liens contre-intituifs sur QAnon et sur les événements du 6 janvier (tu peux venir discuter avec nous ici):

Certains se demandent pourquoi on voudrait faire cela. Pourquoi aller délibérément fouiner parmi des idées désagréables et douteuses ? Pourquoi regarder sous les rochers ?

Je le fais, tout d’abord, pour la même raison que je regardais sous les rochers quand j’étais enfant : par simple curiosité. Et je suis particulièrement curieux de tout ce qui est interdit. Laissez-moi voir et décider par moi-même.

Deuxièmement, je le fais parce que je n’aime pas l’idée de me tromper. Si, comme à d’autres époques, on croit des choses qui nous sembleront plus tard ridicules, je veux savoir ce qu’elles sont pour pouvoir, au moins, éviter de les croire.

Troisièmement, je le fais parce que c’est bon pour le cerveau. Pour faire du bon travail, il faut un cerveau qui peut aller n’importe où. Et vous avez surtout besoin d’un cerveau qui a l’habitude d’aller là où il n’est pas censé aller.

Un bon travail a tendance à se développer à partir d’idées que les autres ont négligées, et aucune idée n’est autant négligée qu’une idée impensable. La sélection naturelle, par exemple. C’est tellement simple. Pourquoi personne n’y a-t-il pensé avant ? Eh bien, c’est trop évident. Darwin lui-même a pris soin de contourner sur la pointe des pieds les implications de sa théorie. Il voulait passer son temps à penser à la biologie, et non pas à se disputer avec des gens qui l’accusaient d’être athée.

D’un autre côté, le sociologue français Gérald Bronner (dans son livre : « La démocratie des crédules ») oppose à cette thèse très libérale ce qu’il appelle « l’effet Othello » : à la fin de la pièce, Othello tue la femme qu’il aime, parce que le « traitre Iago » veut inoculer dans l’esprit d’Othello la suspicion, « une croyance concernant l’infidélité de sa femme. Il travaille donc l’aptitude au doute chez Othello ». Dans ces doutes, « tout n’est peut-être pas faux »,  certes, mais « voici qu’une certaine porte, que nous commençons à bien connaître, est ouverte. » 

Voilà donc deux approches différentes du problème qui ne permettent pas de conclure mais poussent à s’interroger. Tu vois, en étirant deux idées qui s’opposent, on se détend un peu le cerveau je trouve. Et si on le fait plus souvent, on le muscle et il est content.

Ce billet est un extrait de la lettre hebdomadaire « Flint Dimanche », qui explore avec toi comment nous pouvons mieux nous informer dans un monde rempli d’algorithmes. Pour la recevoir, abonne-toi à Flint ici. Tu recevras également une sélection de liens personnalisée, envoyée par l’intelligence artificielle de Flint.

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