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Dans le labyrinthe d’infos de QAnon

Suite à l’entrée par effraction dans le capitole le 6 janvier dernier à Washington, je me suis risqué à tenter d’expliquer le phénomène QAnon sans rentrer dans un débat manichéen.

Alors QAnon quèsaco ?

En quelques mots, il s’agirait d’un membre de l’exécutif américain (Q) à la tête d’une opération secrète d’épuration de l’État profond, accusé au mieux de corruption, au pire de couvrir un réseau pédophile. Et aussi d’une masse d’anonymes (Anon) qui, fédérée par la volonté de défendre la nation américaine tout autant que ses enfants, suit et décrypte Q. Lequel dissémine sur le web des informations codées sur la purge en cours.

Vue d’artiste de QAnon, par l’auteur de ces lignes

Née dans les internets après l’élection de Donald Trump, la mouvance QAnon défend des hypothèses qui défraient la chronique. Elle s’appuie notamment sur des accusations de pédocriminalité contre l’équipe de campagne d’Hillary Clinton, elle-même basées sur des courriels révélés par WikiLeaks dans ce qui a été nommé le « Pizza Gate », une thèse qui avait été démontrée fausse en 2016.

Un rapide tour des médias montre QAnon comme un rassemblement d’électeurs de Donald Trump, complotistes et censurés par les réseaux sociaux. Difficile de se représenter QAnon au-delà de ces analyses sommes toutes uniformes.

Suite à l’entrée par effraction dans le Capitole le 6 janvier dernier, je me suis risqué à tenter d’expliquer le phénomène QAnon sans rentrer dans un débat manichéen. Se frotter aux sources d’information utilisées par le mouvement, et excaver le pourquoi de son musellement sur les réseaux sociaux. J’ai fini par comprendre que les QAnons sont comme tout un chacun : ils évoluent dans une bulle d’information. A la différence que celle-ci est devenue plus dangereuse qu’une autre de par sa violence : non plus virtuelle, celle-ci est passée, une nouvelle fois (voir ici d’autres cas), “In Real Life”.

Du conspirationnisme renseigné  ?

Loin de fauter par simplisme, les QAnons font de l’investigation complexe à partir de données brutes, officielles ou non. Le site QResearch recense des sources comme Wikileaks, le consortium de journalisme d’investigation ICIJ, ou encore de vastes tableurs partagés.

Capture d’écran de bad-boys.us, qui comptabilise des milliers de données sur les crimes et délits aux États-Unis, est un des contenus mis en avant sur QResearch. 

Le slogan « Do Your Own Research » (DYOR) lance, comme un rejet du prêt-à-penser, un appel à tirer ses propres conclusions de ces sources. Comme ce compte francophone qui veut illustrer l’absence d’impact du Covid-19 sur la létalité aux États-Unis à partir de données gouvernementales.

Sans juger de la méthode ou de la pertinence des conclusions, force est de constater que les QAnons n’hésitent pas à explorer une variété de sources, y compris officielles, et qu’ils investissent du temps en recherche. Beaucoup de temps.

Ils ont donc une voix à exprimer, d’autant plus forte que celle-ci est très renseignée : elle ne s’exprime qu’après avoir revu un grand nombre de sources, et se base des données parfois très précises. 

Malgré cela, plusieurs thèses des QAnons ont été publiquement déconstruites, comme ces explications sur la recherche inversée d’adresse IP ou celles sur la façon dont Twitter gère les fuseaux horaires. Mais cette contestation des méthodologies complotistes est chronophage, au point que certains pensent que cela revient à “vider un océan à la petite cuillère”. Les données avancées sont parfois foisonnantes, et la déconstruction des argumentaires est proportionnellement longue et pénible. 

Contester les théories avancées par les QAnons peut s’avérer d’autant plus difficile que certaines d’entre elles, comme la corruption de Joe Biden, sont défendues par des figures considérées comme légitimes comme Glenn Greewald. Après avoir été l’un des principaux journalistes actifs dans les révélations d’Edward Snowden, Glenn Greenwald a récemment démissionné du média d’investigation qui l’employait en estimant faire l’objet de censures. Son enquête sur Joe Biden, qui portait entre autres sur les liens présumés du nouveau Président américain avec l’Ukraine, était dans la lignée de ce que souhaitait investiguer Donald Trump fin 2019.

Comme de l’eau qui s’évapore

QAnon est donc un mouvement bien plus complexe, voire riche, que ce que ne laisse penser la caricature qui en est souvent faite. Caricature qui n’est pas à la hauteur si l’on veut comprendre cette mouvance protéiforme et polymorphe.

Protéiforme car il est plus difficile de dresser un profil type de ses adeptes qu’il n’y paraît. Chez QAnon, on ne trouve pas que des militaires et des survivalistes. On compte aussi une mouvance « pastel« , dans laquelle on peut classer cette influenceuse bien-être, ou encore des représentants de la vie politique américaine, des mairies jusqu’au Sénat.

Et polymorphe parce que leurs espaces de rassemblement virtuel changent régulièrement. Car les QAnons ne peuvent évoluer que sur des sites n’ayant pas ou peu de politique de modération. Ils sont très souvent censurés, ce qu’ils ne manquent pas de dénoncer :

Les espaces de discussion utilisés par les QAnons ont donc évolué au gré de leur fermeture par les plateformes. Tout a commencé sur Reddit et notamment des fils de discussion comme The Donald ou Great Awakening, focalisés sur Donald Trump mais faisant plus ou moins référence à Q. Tous ont été fermés en 2018 pour violation des règles de modération. 

Dans un premier temps, les discussions se sont reportées sur 4chan avant de subir le même sort, et de se diriger vers un forum de substitution : 8kun (anciennement 8chan), qui accueille encore aujourd’hui des posts autours de Q. 

Des sites dédiés ont également été construits, comme qmap.pub, qui a dû cesser ses activités en août dernier suite à la révélation de l’identité de son développeur par une startup américaine de fact checking. Aujourd’hui, les pierres angulaires du mouvement sur le web sont le site de données QResearch ou encore le forum thedonald.win.

En parallèle de ces espaces alternatifs, les réseaux sociaux dits “mainstream” n’ont pas été oubliés. Mais la marge de manœuvre y est plus réduite : sur Twitter, le risque est d’être mis en demeure dans ce que les militants nomment la “Twitter Jail”, pour des propos incitant à la haine – cela peut aboutir à la suspension pure et simple du compte concerné. Plus récemment, ce sont des comptes Facebook et Instagram qui ont été désactivés dans la même logique. 

Chaque fois que l’on essaie de saisir ce qu’est QAnon, le mouvement se transforme donc, disparaît pour réapparaître autre part. Autant dire qu’on a affaire à un phénomène liquide. Voire à de l’eau qui s’évapore dès qu’on approche la loupe. Et si vouloir comprendre le phénomène QANon est déjà ambitieux, comment espérer le freiner ?

Vue d’artiste de QAnon, par l’auteur de ces lignes

Censurer pour prévenir ?

On l’a vu, contester sur le fond les arguments complotistes en général, et QAnon en particulier, est bien plus ardu qu’il n’y paraît. D’ailleurs, les plateformes numériques ne s’y sont pas trompées. Faire du fact-checking ne les intéresse pas, et la fermeture de comptes QAnon ne peut se justifier que par les violations de règles internes.

Reddit ou Twitter ont invoqué des appels à la haine et à la violence sur des personnalités publiques. Facebook mentionne de son côté un « risque réel de nuisance » suite à la propagation de rumeurs ayant compliqué la lutte contre les récents incendies de la côté Ouest des États-Unis.

Libre à chacun de se faire son opinion quant aux explications avancées par les plateformes, mais elles restent seules maîtres à bord quand il s’agit de fournir une définition d’une information crédible. Or, si les QAnons mettent un point d’honneur à réaliser eux-mêmes leurs investigations, c’est bien qu’ils ont leur propre définition de la fiabilité de l’information. 

Le phénomène des bulles d’information, qui nous concerne tous, n’est pas tellement envisagé alors même que la personnalisation des contenus joue un rôle dans la propagation des théories du complot. S’attaquer aux biais de confirmation qui résultent de ces bulles est d’autant plus important qu’opposer aux QAnons une autre définition de l’information que la leur, de manière frontale, risque de s’avérer stérile. Voire dangereux.

Ce billet a été écrit dans le cadre de l’édition du 10 janvier 2021 de la lettre hebdomadaire « Flint Dimanche », qui explore avec toi comment nous pouvons mieux nous informer dans un monde rempli d’algorithmes. Pour la recevoir, abonne-toi à Flint ici. Tu recevras également une sélection de liens personnalisée, envoyée par l’intelligence artificielle de Flint.

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