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La vérité sur Noël et autres trucs que les enfants doivent connaitre pour mieux appréhender le monde des adultes – Flint Dimanche #43

Il m’est arrivé quelque chose de bizarre cette semaine. Peut-être que ça te parlera. J’ai pris la décision des ne pas descendre dans le Sud pour fêter Noël avec mes parents. Au moment où nous avons pris cette décision ensemble après avoir longuement discuté au téléphone, jeudi matin, j’ai étouffé un sanglot. C’est la première fois depuis ma naissance que je ne le passerai pas avec eux. Or, Noël est l’un des rares moments où je peux retrouver ma petite famille, parce que nous vivons tous loin des autres. Et parce que plus le temps passe, plus celui passé avec nos parents est précieux. Bref.

Je dis qu’il m’est arrivé quelque chose de bizarre parce que nous sommes tous tombés d’accord dès que nous avons eu le courage d’en parler sans détour. Parce que mon père est tout de même médecin, et parce que j’ai réalisé que, malgré la tristesse de ne pas voir leurs enfants, mes parents étaient aussi un peu soulagés. Pour diverses raisons, ils font partie des populations à très très haut risque. À un mois du vaccin, ce serait quand-même stupide qu’ils attrapent la Covid-19 maintenant, par ma faute, et ne s’en remettent pas. J’entends bien les arguments de ceux qui pensent que mourir quand on est âgé c’est, après tout, plutôt normal, qu’il faut arrêter avec cette psychose autour de la pandémie et ne pas nous empêcher de vivre, nous en débattons souvent ensemble dans cette lettre, avec le plus d’ouverture d’esprit possible.

Mais quand j’en viens à me poser la question de savoir si je ne vais pas tuer mes parents en allant les voir pour Noël, je réalise avec un sentiment d’étrangeté que ce débat, quelle que soit sa complexité, n’a plus la même consistance. Je ne sais pas ce que tu en penses. Si tu as dû toi aussi te poser cette question qui t’aurait parue surréaliste il y a un an, et quels sont les choix que tu as faits. Dis moi…

Bon, j’espère t’avoir fait verser une petite larme avec mon histoire, comme ça je me sens moins seul. Maintenant je vais te faire sourire.

J’ai quand même appris quelque chose. Enfin, c’est plutôt ma mère qui nous a offert cette leçon de vie. Après avoir raccroché, elle a envoyé un message à toute la famille qui disait ceci (tu noteras tous les emojis mignons) (ma maman que j’aime adore mettre des emoji partout depuis qu’elle a découvert Internet) :

Bon ! En définitive nous ne nous verrons pas cette fin décembre. Sage résolution prise en commun avec Benoît 😇 au moment où le COVID est au maxi. Mais nous ne perdons rien pour attendre et préparons déjà une grande et belle fête familiale, pour dans 2 à 3 mois, dès que le vaccin sera à même de protéger vos vieux parents plus vivants que jamais. En attendant ce bon moment prenons rdv pour un Zoom et retrouvons nous, une coupe de champagne 🥂 à la main, pour fêter Noël 🤶🎅🏻❤️🍾 le 24 avec tous ceux qui pourront se trouver devant un écran. Passez de belles fêtes de fin d’année entre vous et à très bientôt. On vous embrasse avec tout l’Amour que vous savez.

Ou comment transformer une décision difficile en une occasion d’organiser une fête plus belle encore. Et dire que ne pas se voir ce n’est pas un acte de peur, mais d’amour. Je trouve ça joli, cette capacité à toujours nous adapter positivement aux mauvaises surprises de la vie. On ne peut pas fêter Noël comme on voudrait ? Balek ! On n’a qu’à repousser Noël !

🐶 Mais quand même…

Tout ça n’empêche pas de continuer à s’engueuler sur la bonne façon de gérer cette pandémie (ou cette « non-pandémie » pour certains). Je t’avais proposé la semaine dernière de nous aider à préparer un petit kit de survie pour bien débattre à ce fichu repas de Noël. L’objectif : n’éviter aucune question, en évitant la tentation de répondre par « c’est vrai ou c’est faux ». Non, l’objectif de ce kit est d’apaiser le débat, en respectant les opinions de chacun, mais en leur donnant les bons jeux de données pour appuyer leur réflexion.

J’avais donc partagé avec toi un document collaboratif avec des questions et des données sourcées, réalisé par Mathilde, notre première journaliste, et vous avez été nombreux à le corriger et le compléter. Et là : surpriiiiise !

Cette semaine, Clémence en a fait un très joli outil interactif ! Avec plein de boutons/questions qui te permettront d’argumenter quelle que soit ta position, et d’éviter de te retrouver perdu quand on tu entendras un truc que tu ne savais pas ou que tu ne peux pas vérifier.

Le résultat est ici. Garde le près de toi, prêt à le dégainer en cas d’urgence polémique. Et puis partage-le autour de toi, aussi. C’est d’utilité publique! Rassure-toi, on a remplacé les humains par des chiens rigolos histoire de détendre l’atmosphère.

👉 Découvrir le joli kit de survie préparé avec amour

Du coup je me suis demandé si on ne pourrait pas faire le même kit pour débattre de l’existence ou non du Père-Noël.

🎅 Dis papa, pourquoi tu crois au Père-Noël alors que c’est faux ?

Oui je sais tu vas me dire que ce débat est complètement stupide. Eh bien figure-toi que j’ai passé plusieurs nuits sur le sujet cette semaine, donc un peu de respect merci.

Je vais te la faire courte, parce que je sens que ça ne t’intéresse pas du tout, malgré les longues heures sacrifiées à creuser la question, dont deux livres en anglais.

J’ai donc découpé ça en trois questions absolument fascinantes, et tu vas voir que j’ai quand même réussi à trouver un truc surprenant à la fin.

1) Tout d’abord, est-ce que c’est bien de faire croire à ses enfants en l’existence du Père Noël ?

Alors je ne vais pas répondre à ta place, hein, c’est TON problème (sache cependant que selon cette étude, 22% des Français pensent que c’est mal et que tu trouveras des arguments pour et contre ici). Mais je partage avec toi un livre absolument horrible que j’ai lu sur comment et pourquoi des commerçants américains ont inventé cette légende, et qui m’a complètement cassé ma magie de Noël. Dans « The Battle For Christmas », l’historien Stephen Nissenbaum raconte qu’au XVIIIème siècle beaucoup de chrétiens voulaient interdire les fêtes de Noël parce c’était devenu, je résume, l’occasion pour les gens pauvres de se bourrer la gueule, de montrer leurs parties génitales et de faire des mauvaises blagues aux riches en leur demandant des cadeaux. Rapport au fait qu’en général au mois de décembre, il n ‘y avait plus de travail et que tout le monde était malheureux. Un riche marchand new-yorkais a donc eu l’idée géniale d’inventer cette histoire de Père-Noël, en le faisant passer pour une vieille tradition hollandaise inspirée de Saint-Nicolas ce qui était plus ou moins faux (même si Sciences-et-Avenir dit que c’est vrai). L’idée était de transformer ces festivités de Noël chaotiques, qui étaient un peu devenues une sorte de grosse manif de gilets-jaunes ivre-morts, en une soirée tranquille réservée EXCLUSIVEMENT aux enfants, restez chez-vous merci, cordialement.

2) Ensuite, quand faut-il leur révéler la vérité et ne risquent-ils pas de nous prendre toute notre vie pour de gros menteurs ?

Alors déjà j’ai appris que l’âge moyen où l’être humain découvre la vérité, c’est 7 ans. Et qu’on est plus précoce à Bordeaux et en Allemagne qu’à Paris. Et qu’en général, les enfants le découvrent par eux-mêmes et font semblant d’y croire pour ne pas rendre leurs parents malheureux. En 2016, un article publié dans la revue scientifique expliquait en quoi le fait de découvrir que ses parents nous avaient en fait menti pouvait être traumatisant. Mais selon le psychiatre Michaël Larrar, ce n’est pas vrai. Pour le journaliste scientifique Florian Gouthière, c’est même un bon moyen pour l’enfant d’apprendre l’esprit critique en découvrant petit à petit l’effroyable mensonge.

3) Et enfin, mais est-ce vraiment un mensonge cette histoire de Père-Noël puisqu’après tout il n’y a pas de vérité ?

Oui c’est tiré par les cheveux, mais il y a un philosophe américain qui a écrit un livre entier sur cette question. Que j’ai donc lu. Il explique en substance que raconter à ses enfants que le Père-Noël existe ce n’est pas forcément mentir, parce que la vie d’un être humain ne se résume pas à l’observation scientifique du monde tu vois, mais aussi à apprendre à vivre avec les autres, et à se poser des questions sur l’infini.

Et si quelqu’un t’ennuie avec cette question tu pourras toujours lui répondre que le Père-Noël a bien scientifiquement existé : on a retrouvé un os de son squelette. Il s’appelait Saint-Nicolas (Sankt Niclaus selon la vieille prononciation américaine) et il était très généreux avec les pauvres même s’il faisait visiblement toujours la gueule.

🌸 Et la tendresse dans tous ces mensonges ?

Tout ça me fait penser à la tendresse. Je dis tendresse et pas « amour ». C’est le thème du discours du Nobel d’une écrivaine polonaise au nom imprononçable, Olga Tokarczuk, que j’ai trouvé très joli et que je voulais partager avec toi. Dans ce texte, l’auteure raconte le chaos d’informations dans lequel nous sommes plongés. Dans ce monde, tout le monde prend la parole, affirme sa propre vérité, si bien qu’à la fin chacun est enfermé dans sa bulle et sa propre fiction. Selon elle, nous avons besoin de nous inventer une fiction commune pour envisager le futur, et surtout pour trouver des solutions ensemble sinon on va tous mourir.

Selon une étude, la lecture d’un texte de fiction développe plus l’empathie chez les humains que le visionnage d’un documentaire sur la faim dans le monde, bizarrement. Parce qu’avec une fiction, on peut se glisser dans la tête de l’autre, le personnage du roman.

C’est pour ça qu’Olga Tokarczuk parle du besoin de retrouver une narration collective. Et qu’elle a appelé son discours « Le tendre narrateur », parce qu’on a besoin de tendresse.

« La tendresse, écrit-elle, est la variante la plus humble de l’amour. Elle est de ces affects qui n’apparaissent ni dans les Écritures, ni dans les Évangiles. Personne ne prête serment sur elle, nul ne s’en réclame. Elle n’a ni emblème ni symbole particuliers, elle ne mène ni au crime ni à la jalousie.

« Elle apparait quand nous tournons un regard attentif et concentré vers l’existence de l’Autre, vers ce qui n’est pas « soi ».

« La tendresse est spontanée et désintéressée, elle va beaucoup plus loin que l’empathie compassionnelle. Il s’agit plutôt d’un partage conscient, quoique peut-être un peu mélancolique, du destin. La tendresse, c’est se sentir intensément concerné par l’existence d’un autre, par sa fragilité, son caractère unique, sa vulnérabilité face à la souffrance et à l’action du temps qui passe.

« La tendresse perçoit les liens entre nous, nos ressemblances et nos similitudes. Elle est le principe actif d’un regard grâce auquel le monde apparaît vivant, vibrant de ses liens internes, de ses échanges et de ses interdépendances. »

Voilà, je te laisse avec ces mots délicats. Parce que c’est peut-être aussi un peu ça, la paix de Noël.

Ce billet est un extrait de la newsletter hebdomadaire « Flint Dimanche », qui explore avec toi comment nous pouvons mieux nous informer dans un monde rempli d’algorithmes. Pour la recevoir, abonne-toi à Flint ici. Tu recevras également une sélection de liens personnalisée, envoyée par l’intelligence artificielle de Flint.

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