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Peut-on calculer le racisme ? – Flint Dimanche #35

Je ne sais pas comment tu as vécu ces dernières semaines, mais moi je fais partie des citadins qui sont restés dans leur appartement sans voir un seul brin d’herbe. Par voie de conséquence, je fais aussi partie de ceux qui ont réalisé brusquement que la vie en ville n’avait d’intérêt que si tu pouvais faire des trucs de ville : voir tes amis, boire un verre en terrasse ou sur les quais si tu as des quais, aller au restaurant, au musée, au concert, au cinéma, ou faire ta déclaration d’amour sur un pont. Et quand tu en avais marre de la vie de ville tu partais te promener à la campagne ou à la mer si tu avais les moyens ou si tes amis avaient une maison à la campagne, ou si tu habitas à Nice ou en Bretagne. Ou alors tu allais au parc. En gros tout ce qui nous a été interdit pendant deux mois. Bref. Quand l’interdiction de voyager à plus de 45m2 (c’est à dire mon appartement), puis celle à plus de 100km (ce qui pour un Parisien consiste à aller à Fontainebleau) ont enfin sauté, j’ai pris le premier train pour aller rendre visite aux arbres en Normandie. Enfin, un train… plus un bus, pour être précis.

Comme tu peux le constater sur cette photo j’étais plutôt heureux au milieu des arbres, à m’extasier devant l’incroyable dessin de leurs feuilles et leur façon trop mignone de danser dans le vent. Du coup je me suis dit que j’allais peut-être en profiter pour vraiment me reposer. Je n’étais même pas sûr d’envoyer ma traditionnelle lettre du dimanche tellement j’étais bien.

Et puis soudain, comme tu as dû le remarquer toi aussi, l’info, qui commençait à ronronner dans son bouillon d’incertitude, a fait un virage à 180 degrés. Après le meurtre en direct sur smartphone d’un citoyen noir américain (Georges Floyd) par un policier blanc, les rues désertées des grandes villes américaines sont devenues le théâtre de spectaculaires manifestations de colère. Du coup Trump a menacé d’envoyer l’armée, et le méchant coronavirus qui avait pourtant réussi à mettre le monde à genoux en moins de quatre mois, est devenu beaucoup moins intéressant. Comme ça. En moins d’une semaine.

Après avoir longtemps hésité (en mode « non non je me repose, je me REPOSE ! »), je suis quand même allé jeter un oeil « sous le capot de l’info », comme je me dis parfois, pour essayer de comprendre ce qui était en train de se jouer. Tu sais, depuis que nous avons créé Flint, je me sens à la fois très privilégié, mais aussi un peu maudit. Et c’est ce que j’essaie de partager et d’améliorer avec toi désormais chaque dimanche. Avant, dès qu’un événement survenait, j’allumais BFMTV qui tournait en boucle sur la même idée, je jetais un oeil sur Twitter qui tournait aussi en boucle mais en mode chaos, et de temps en temps j’entendais un truc absolument invérifiable à un dîner entre potes ou sur Whatsapp qui me faisait douter de tout.

Maintenant que j’ai Flint, et surtout ce que Flint a sous son capot, j’ai un accès à peu près balisé à l’incroyable diversité de tout ce qui se raconte sur Internet. Et à chaque fois j’ai le même sentiment de vertige : tu n’imagines pas le nombre de trucs complètement contradictoires qui circulent au démarrage d’un événement, la plupart invérifiables sur le moment. C’est comme si je soulevais une grosse pierre dans un champ. Pendant quelques secondes la terre grouille de scolopendres pas nets qui s’enfuient en courant. En général, la tempête d’info se calme après quelques heures ou quelques jours, soit parce qu’on est passé à autre chose, soit parce que le réseau a fini par s’autoréguler. En tout cas au moins dans les grandes lignes. Ce qui ne veut pas dire que l’on est mieux informé. C’est juste que la tempête se calme. On en sort un peu sonné, pas forcément plus éclairé.

Prends cette histoire d’émeutes anti-racistes aux Etats-Unis. Qu’en as-tu retenu ? Que le meurtre de Georges Floyd était choquant ? Certainement. Qu’il y avait un problème, ou plutôt une longue histoire de racisme aux Etats-Unis, notamment dans la police ? Sans doute. Que Trump essayait de reprendre le contrôle de sa réélection en divisant le pays ? Ça semble évident. Maintenant, allons plus loin. De quoi sommes nous sûrs ? Par exemple est-il vrai que les policiers américains tuent plus de noirs que de blancs ? Sont-ils tous racistes ? Bah non évidemment, tu me diras, oui mais dans ce cas combien sont racistes et combien de ne le sont pas ? Tu le sais ? Quelqu’un le sait ?

Tu vas me répondre que les premiers à soulever l’argument des chiffres sont justement les gens racistes. Par exemple Eric Zemmour, qui joue le rôle d’épouvantail utile dans notre bulle médiatique aseptisée, reprend un argument de Trump qui déclare que les Noirs aux Etats-Unis, sont surtout tués par d’autres Noirs. Ça n’a aucun rapport direct avec la question (et c’est en partie faux) (autre vérification ici) (et ça occulte le fait que les Blancs sont eux aussi plutôt tués par des Blancs, ce qui semble en dire long sur les barrières communautaires dans ce pays), mais ça suffit à semer le trouble. Oui, les chiffres, on leur fait certes dire ce que l’on veut mais il doit bien y en avoir qui permettent aux uns et aux autres de mesurer l’ampleur du problème. Alors bien sûr le fait de s’insurger contre le racisme ça fait globalement avancer les choses dans le bon sens, mais est-ce que ça permet vraiment de soigner le mal à la racine ? Pour soigner une maladie, c’est comme pour une pandémie, il faut d’abord la comprendre. Et pour la comprendre il faut la mesurer.

Donc, au delà de l’indignation nécessaire (même si on peut douter de son efficacité), comment mesure-t-on l’état du racisme dans la société américaine en général, et dans la police en particulier ? Alors tu me connais, je suis allé fouiller pour trouver des réponses à peu près objectives. Et j’ai été un peu… surpris.

Alors les Etats-Unis ont un gros avantage sur la France, parce que là-bas, les statistiques tiennent compte de la couleur de la peau. Tu vas me dire que c’est raciste de faire ça. Sauf que si tu veux comprendre le racisme, c’est plus compliqué si tu considères qu’il ne faut pas distinguer les blancs des noirs alors que c’est justement pour ça que l’on parle de racisme : parce qu’il y a des gens qui font la différence. Donc que nous disent les chiffres américains ? Eh bien c’est compliqué.

Commençons par le plus simple : quel est le nombre de noirs tués chaque année par des policiers, versus le nombre de blancs ? Le Washington Post a fait le calcul : les Noirs ont trois fois plus de risque de se faire tuer par des policiers que les Blancs. Là tu vas me dire que c’est parce que les Noirs se font plus souvent arrêter par la police. Alors c’est vrai aussi, proportionnellement parlant, et si l’on regarde les données gouvernementales (pour calculer, il faut que tu tiennes comptes du fait que la population américaine est constituée de 69% de Blancs et 12% de Noirs). A partir de là tu pourrais conclure deux choses : soit que les Noirs comptent plus de délinquants que les Blancs, soit que les policiers ont tendance à arrêter plus facilement les Noirs que les Blancs, ce qui ne veut pas dire qu’ils sont délinquants pour autant. A cela tu peux complexifier le problème en regardant si les villes qui donnent le plus d’amendes aux Noirs ne sont pas celles qui ont le moins de Noirs au conseil municipal ou s’ils sont plus victimes d’erreurs judiciaires… Tu vois le bordel. C’est le problème avec les chiffres globaux. Il y a toujours un loup.

C’est ce qui fait dire au Wall Street Journal qu’il est impossible de mesurer le biais raciste chez les policiers blancs :

« Le seul examen national de cette question a révélé que les officiers blancs n’étaient pas plus susceptibles de tirer mortellement sur des civils noirs ou hispaniques que les officiers non blancs. »

Mais ne nous arrêtons pas là ! Un autre moyen de mesurer le biais racial dans la police, c’est d’adopter une approche segmentée. Par exemple en regardant à la loupe les arrestations sur l’autoroute. Est-ce que les Noirs se font plus facilement arrêter que les Blancs ? Alors par exemple en Californie, oui. L’Université de Stanford est allée un peu plus loin que ce simple constat. Ils ont regardé si les Noirs arrêtés sur l’autoroute étaient plus fouillés que les Blancs (la réponse est oui) mais surtout si le résultat des fouilles était proportionnellement positif. Et là la réponse est non. Ce qui semble montrer qu’il n’y a pas de biais raciste. Les chercheurs ont alors essayé un autre outil de mesure. Ils ont calculé si le taux d’indices à la disposition des policiers permettant de justifier une fouille était plus faible quand il s’agissait des Noirs que des Blancs. La réponse est oui. Ce qui semble indiquer que si tu es Noir aux Etats-Unis, une fois que tu as été arrêté sur la route, tu as plus de chances de te faire fouiller, à niveau de suspicion égal.

Autre approche : l’étude qualitative. C’est ce qu’a fait Phillip Atiba Goff. Son objectif : vérifier nos biais racistes inconscients. Les résultats sont sans appel. Par exemple :

« Goff a publié une étude dans le Journal of Personality and Social Psychology, avec les résultats des policiers qu’il a testés, ainsi que des personnes qui ne faisaient pas partie des forces de l’ordre. Les chercheurs de Goff ont demandé aux deux groupes d’estimer l’âge des jeunes qui, selon eux, avaient commis des crimes, et tous deux considéraient les garçons noirs (qui n’avaient que 10 ans) comme plus âgés que les garçons blancs, qui étaient plus souvent considérés comme innocents. Les garçons noirs étaient également plus susceptibles d’être perçus comme coupables et de subir des violences policières. »

L’étude semble sans appel, donc, même si elle n’est pas quantitative, mais elle a une autre utilité. En identifiant le problème, elle a permis à Philipp Goff de mettre en place une méthode de sensibilisation auprès des policiers. Bon, pas hyper efficace si l’on en croit cette vidéo hilarante du Daily Show. Le racisme a la dent dure. Il vaut peut-être bien une révolte de temps en temps finalement.

Au final, et tu vas être très surpris, les résultats les plus intéressants et les plus convaincants, je ne les ai pas trouvés dans les études ni dans les chiffres officiels, mais dans une histoire dont peu de gens ont entendu parler, et dont le personnage principal est… une intelligence artificielle.

A l’origine, une anomalie un peu folle dans un logiciel utilisé par les juges pour prédire le risque de récidive chez les prévenus. Le logiciel s’appelle Compas. Conçu par une société privée, il fait appel à l’intelligence artificielle pour donner un score de risque au prévenu. Ce score est censé aider le juge à ajuster la sévérité de la sentence en s’appuyant sur une analyse censée être objective. Sauf que le site d’enquêtes indépendant Pro-Publica s’est rendu compte que l’IA avait un biais raciste ! Son taux d’erreur était plus important quand elle notait les Noirs que quand elle notait les Blancs. Le problème, c’est qu’à aucun moment, la couleur de la peau n’intervenait dans les données qu’elle traitait. Comment expliquer ce résultat incompréhensible ?

Parmi les explications avancées, souligne le Washington Post, il y a cette idée toute simple :

« Les accusés noirs sont plus susceptibles d’avoir déjà été arrêtés. Et puisque les arrestations antérieures prédisent la récidive, l’algorithme signale plus d’accusés noirs comme présentant un risque élevé, même s’il n’utilise pas la race dans la classification. « 

En résumé, l’IA reproduit et amplifie les biais racistes des humains. Trahi par l’effet miroir des algorithmes !

Voilà. Avant de retourner à mes arbres, je voudrais te dire un truc important.

Si on allait plus loin ?

Pour arriver à ces résultats j’ai dû lire des dizaines de rapports, d’articles et de données. J’ai fait le choix de sacrifier toutes ces heures de travail non rémunérées parce que c’est une façon de te dire ce que j’attends, moi, d’un média. Aller au delà du traitement de l’information. Donner l’ensemble des données objectives qui me permettent de ne pas me sentir perdu. Une partie de ce travail nécessite un effort humain, comme la collecte et l’analyse de données (avec toutes les précautions requises). Mais une autre pourrait être automatisée. Je m’explique.

Quand un événement secoue la planète, il est impossible de vérifier automatiquement si tout ce qui se dit dans les premières heures est vrai. Ces premières heures sont pourtant cruciales. Je te donne un exemple : un prix Nobel déclare sur une chaîne d’infos sérieuse que le virus à l’origine de la pandémie Covid-19 a été créé en laboratoire. Il se trouve que c’est faux. Ou que, en tout cas, rien ne permet de le dire sérieusement. Cependant, pour arriver à cette conclusion, il faudra plusieurs heures de vérifications. Or il se trouve que les algorithmes de Flint sont capables de nous donner quelques indices immédiats : par exemple en prédisant que cette info a peu de chances d’être reprise par la communauté scientifique, mais qu’elle résonne déjà très fort dans les communautés d’extrême droite ou complotistes.

Depuis plusieurs semaines, nous travaillons avec Thomas à la mise en place d’analyses automatiques qui nous permettront d’évaluer, dans les minutes suivant la publication d’une info, son affinité avec différentes communautés. Je t’en reparlerai la semaine prochaine parce que je vais avoir besoin de toi pour valider la qualité des données que nous utilisons pour établir ces scores. Mais c’est aussi la raison pour laquelle nous levons des fonds. La collecte officielle va démarrer cette semaine. Jusqu’ici, nous avons déjà recueilli plus de 175K€ de promesses d’investissement, en comptant uniquement sur les abonnés à Flint, c’est à dire toi. C’est au delà de nos espérances. Si tu ne l’as pas déjà fait, tu peux proposer de devenir actionnaire de ce projet utile en proposant un montant que tu te sens prêt à investir ici, à partir de 100€. Je ne cherche pas à te convaincre. J’ai d’abord cherché à me convaincre. C’est comme ça que j’ai trouvé l’audace de t’en parler.

Ce billet est un extrait de la newsletter hebdomadaire « Flint Dimanche », qui explore avec toi comment nous pouvons mieux nous informer dans un monde rempli d’algorithmes. Pour la recevoir, abonne-toi à Flint ici. Tu recevras également une sélection de liens personnalisée, envoyée par l’intelligence artificielle de Flint.

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