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Et alors la marmotte… – Flint Dimanche #29

Allez, ne me dis pas que tu ne t’es pas déjà posé la question. Quelle question ? LA question. Reste un peu, je te raconte.

Tu as dû voir passer comme moi toutes ces infos vertigineuses sur l’énoooooorme déficit budgétaire qui est en train de se creuser dans tous les pays tandis que la moitié de l’humanité joue à Animal Crossing dans son salon. Je te passe le nombre de chômeurs qui a brutalement explosé, et les entreprises au bord de la faillite, bon c’est censé être temporaire, mais on ne sait pas trop. En fait on ne sait rien. Ce qui est sûr c’est que comme disait le président Macron en avril 2018 au personnel d’un hôpital qu’il visitait et qui lui demandait des sous pour mieux soigner les gens (haha, les fous !), « mais madame, il n’y a pas d’argent magique ». Tout cet argent, on va aller le chercher où ? L’argent il ne vient pas de nulle part vous savez. Quand on en prend, il faut le rendre. Et « si ce n’est pas vous, c’est vos enfants qui vont devoir le payer ».

Petit rappel pédagogique : L’argent « pas magique » (c’est à dire celui que l’on prend et qu’il faut rendre), en économie, on appelle ça une « dette ». Avant la crise, l’Etat français avait déjà une dette équivalente à 98,4% de son Produit Intérieur Brut (PIB), c’est à dire juste un peu moins que la somme totale des richesses produites en France (soit 2900 milliards d’euros en 2018). Après le passage du Covid-19, cette dette devrait dépasser les 115% du PIB (qui lui devrait se réduire de 6%). Et ce n’est pas fini: la dette pourrait grimper à 150%. Voire 200% pourquoi pas, puisque le président a dit « quoi qu’il en coûte »…

Et donc, madame, comme l’argent n’est pas « magique », il faudra un jour le rendre. Comment ? On ne sait pas. Bon, certains ont déjà proposé des idées comme par exemple les Français pourraient renoncer à 5 jours de RTT (idée de droite) ou faire payer les entreprises qui n’ont pas pris la crise du Covid-19 en pleine figure (idée de gauche), ou alors faire payer les générations futures comme pour le climat (lol). Si toi aussi tu t’ennuies pendant le confinement tu peux envoyer tes idées marrantes au président de l’Assemblée nationale (richard.ferrand@assemblee-nationale.fr) qui n’a que ça à faire en ce moment.

Revenons aux vraies questions. « L’argent ne vient pas de nulle-part »… Ce concept m’a plongé dans un vaste labyrinthe d’interrogations philosophiques. Mais oui au fait l’argent, d’où vient-il ? Tu sais, c’est un peu comme l’oeuf et la poule. Cette énigme me rendait fou quand j’étais petit.

Alors les enfants, il vient d’où l’argent-qui-ne-vient-pas-de-nulle-part ? J’en vois un qui lève la main au fond : « il vient des banques, monsieur ! » Alors oui… mais les banques elles le prennent où l’argent pas magique ? « Ben des gens qui déposent leur argent dans la banque ». Euh… d’accoooord. Mais les gens alors ? « Euh… des banques ?« 

Bon, là si tu te souviens un minimum de tes cours d’éco à l’école tu vas peut-être répondre : « je sais je sais, il vient de la Banque… centrale ! » Voilàààà, c’est simple ! La Banque centrale serait donc l’endroit magique d’où viendrait l’argent pas magique. Problème suivant.

Sauf que, attendez, même si la réponse est un peu plus complexe que ça, admettons dans les grandes lignes comme tu dis que cet argent vient de la Banque centrale (la Banque centrale européenne pour être plus précis). D’accord. Mais elle le prend où cet argent la Banque centrale ? De nulle-part ? Mais on nous a dit que non. Mais s’il ne vient pas de nulle part alors qui a créé l’argent ? Je veux dire, pour que l’on doive rendre de l’argent à quelqu’un, il faut bien que ce quelqu’un l’ait pris à quelqu’un d’autre non ? Et qu’il lui doive donc aussi de l’argent. Donc à qui la Banque Centrale prend l’argent ? Et si elle ne le prend à personne pourquoi devrait-on le lui rendre ? Je veux dire, c’est pas comme si ça coutait de l’argent de créer de l’argent, si ? Ah !

Oui, je pose des questions d’enfant. Et alors ? Tu as la réponse ? Non ? Bon alors laisse moi finir au lieu de rigoler dans ton coin. Parce que, tu verras, tu vas apprendre quelque chose à la fin. Promis.

Si je me pose cette question simplette c’est parce que la situation dans laquelle nous nous trouvons à cause de ce fichu Covid-19 est complètement hors-normes. 

Et qu’elle a généré chez moi une seconde question qu’un enfant de 5 ans aurait irrémédiablement posée et qui va me couvrir de ridicule jusqu’à la fin de mes jours : 

« Mais alors, puisque le monde entier, sans exception, est dans la merde et ne sait pas comment il va rembourser, est-ce que le monde ne pourrait pas demander aux banques centrales de créer de l’argent ex nihilo, comme ça, et yallah ? »

Alors avant de me lancer dans des heures de recherches pour répondre à ma question de gros naïf, à savoir est-ce que l’argent magique ça ne serait pas quand même possible, madame, mais uniquement quand c’est vraiment la merde, j’ai pris mon sens du ridicule à deux mains et je suis allé demander à un VRAI économiste si ma réflexion était vraiment aussi stupide que ça. J’ai donc appelé un ami (que j’ai fait beaucoup rire) qui a appelé un autre ami, qui est économiste. Et que m’a répondu l’économiste ?

« Mais non, elle n’est pas stupide votre question. En fait, beaucoup de gens se la posent en ce moment. »

Mince alors.

L’économiste en question, c’est Philippe Waechter. Pour la petite histoire, Philippe Waechter c’est l’ancien chef économiste de Natixis. Tu sais, comme Patrick Artus, celui qui s’est fendu d’une note récemment dans laquelle il disait que le système capitaliste néo-libéral était mort et qui avait fait le tour du monde. Cette note a tellement surpris le monde de la finance que Libération est même allé vérifier si ce n’était pas une fake-news. Mais non.

Alors c’est vrai ? L’argent est vraiment magique ? Je veux dire, la Banque centrale pourrait-elle en effet en créer « ex nihilo » (qui est le terme savant pour dire « de nulle-part ») pour le donner aux Etats et donc yallah ? Alors, la réponse est : euh, oui, dans l’absolu. Mais dans la réalité c’est compliqué. Et il y a débat !

Dans le langage profane, l’argent magique, on appelle ça « faire tourner la machine à billets ». Sauf que dans la réalité moderne ça ne veut plus dire grand chose parce que tout se passe plus ou moins dans la virtualité.

D’ailleurs dans la vraie vie, ce n’est pas tant la banque centrale qui crée de l’argent ex nihilo, que les banques privées. Mais ce n’est pas de l’argent magique. Rien n’est magique avec les banques privées. Quand tu fais un prêt par exemple, la banque « crée » en quelque sorte de l’argent qui n’existe pas, mais comme tu vas le lui rendre, « la banque crée la monnaie nécessaire à ce crédit par un simple jeu d’écriture dans un livre comptable« .

Oui mais quand la Banque centrale fabrique des billets par exemple, ce n’est pas de l’argent magique qui vient du pays d’ex nihilo ? Alors, non, selon le site du gouvernement, elle ne crée pas de la monnaie en fabriquant des billets, elle met juste à disposition l’argent physique déjà en circulation.

Par contre, « faire tourner la planche à billets », poursuit ce même site, c’est autre chose. La Banque centrale pourrait en effet créer de la nouvelle monnaie, qu’elle mettrait à disposition de l’Etat pour financer sa dette, contre, hum, rémunération. Cet argent, cependant, doit-être remboursé, comme dit M.Macron. Tu vas me demander : mais pourquoi puisqu’il vient d’ex nihilo ? Puisque c’est, en quelque sorte, l’Etat qui le crée indirectement à travers sa banque d’Etat ? Eh bien « parce que », répond le site. Sinon c’est le bordel :

« Si cette avance n’est pas remboursée, elle peut générer un comportement de laxisme budgétaire et de financement systématique du déficit public par la banque centrale qui finirait par provoquer des tensions inflationnistes (via une surchauffe de l’activité économique et une dépréciation de la monnaie). »

A ce propos, savais-tu que l’étymologie du mot « fiduciaire » qui désigne la monnaie, vient du latin « fiducia » qui veut dire « confiance » ? Si plus personne n’a confiance dans le système, par exemple si l’Etat produit de la monnaie dès qu’il en a besoin, alors la monnaie n’a plus de valeur et la confiance est rompue.

La « planche à billets » avait par exemple été utilisée en Allemagne en mode yallah (donc sans devoir rembourser) pour financer la défaite après la première guerre mondiale. Résultat : les prix s’étaient envolés, la monnaie ne valait plus rien et, comme me le racontait mon prof d’histoire quand j’étais au collège, « les Allemands devaient venir avec des brouettes de billets pour acheter leur pain« . Je crois qu’il exagérait un peu mais c’était l’idée.

En synthèse, comme le rappelait en 2005 Alan Greenspan (l’ancien président de la réserve fédérale américaine) « rien n’empêche l’État de créer autant d’argent qu’il le souhaite ».

Sauf que c’est dangereux parce que, pour paraphraser irving Fisherm l’économiste américain qui a théorisé le concept de la planche magique au début du XXe siècle, c’est « le pire de maux, car cela génère de l’inflation« .

Et l’inflation c’est mal. Sauf quand il n’y a pas d’inflation du tout (mais ça je t’expliquerai plus tard).

D’ailleurs, en Europe, « faire tourner la planche à billets » c’est désormais interdit.

A la place, on a inventé un autre mécanisme : le « quantitative easing » (l' »assouplissement quantitatif »). En gros, ça consiste pour la Banque centrale à créer de la monnaie ex nihilo au profit de l’Etat. Mais cet argent, même s’il vient bien de « nulle-part », n’est pas magique, madame, puisqu’on doit le rembourser. L’idée est d’injecter de l’argent nouveau dans l’économie pour éviter cette fois la déflation, c’est à dire le contraire de l’inflation : un truc qui arrive, je simplifie à mort, quand plus personne n’a d’argent pour acheter quoi que ce soit. Par exemple, quand la Banque centrale européenne a annoncé qu’elle allait injecter 750 milliards d’euros pour sauver l’économie du Covid-19, c’est à ce mécanisme qu’elle pense.

Oui mais pourquoi rembourser ? S’il ne rembourse pas sa propre Banque centrale qui va aller taper à la porte de l’Etat pour lui demander de rendre cet argent « pas magique » qui a quand même des allures d’argent magique ? Eh bien, en effet, oui… sauf que ça ferait s’effondrer la « fiducia », la confiance.

A titre dissuasif, l’Institut de l’Epargne Immobilière et Foncière (IEIF), utilise la technique dite du « poète allemand », pour sauver le système fiduciaire des flammes de l’enfer :

« En 1832, Goethe avait décrit parfaitement les méfaits de la planche à billets dans sa pièce la plus célèbre, Faust : Méphistophélès y conseille à l’empereur d’imprimer des billets pour satisfaire ses sujets qui pourront acheter monts et merveilles, avant que ces derniers ne s’aperçoivent très vite que cette monnaie de singe était un leurre. »

Bon, ok, Goethe était un grand poète, mais il n’a jamais été confiné, d’abord. D’ailleurs, tempère l’IEIF, cette forme moderne de la planche a billets (le quantiative easing donc) est utilisée depuis 2015, et « on ne constate à ce jour aucune perte de confiance dans la monnaie puisque l’inflation des prix à la consommation ne décolle pas en Europe« .  

Alors est-ce qu’on ne pourrait pas, juste pour cette fois, promis, et si tout le monde est d’accord bien sûr, faire une exception parce que la situation est… exceptionnelle ? Genre on pourrait dire que la dette serait remboursée dans 50 ans. Ou même dans 100 ans, on est est pas un demi siècle près. Ou mieux, on invente un nouveau concept, on l’appellerait la « dette perpétuelle ». En gros, on évacue la question du remboursement dans le brouillard du futur lointain, voire infini, façon de suggérer qu’on ne la remboursera jamais, mais on ne le dit pas comme ça pour ne pas casser la « fiducia ».

En synthèse, est-ce qu’on ne pourrait pas, puisque tout ça est virtuel et repose sur un système qui est de toute façon est déjà périmé (comme dit Patrick Artus), puisque ça arrangerait tout le monde au fond, est-ce qu’on ne pourrait pas, madame, créer un peu d’argent magique s’il vous plait ? Remettre les compteurs à zéro ?

Eh bien dis-toi qu’il y a effectivement débat sur ce point. Et pas entre des béotiens comme toi et moi, mais entre des non-béotiens très sérieux. Comme par exemple ces deux économistes qui proposent d’effacer purement et simplement la dette de tous les Etats européens.

« Que se passerait-il si la BCE renonçait à l’argent que les États lui doivent et leur disait de l’utiliser pour investir ? Cela permettrait de répondre à un double problème. À la fois, il faut financer les services publics et la transition écologique. Et en plus, cela répondrait à l’atonie économique : le seul moyen pour faire repartir l’économie est de jouer sur la demande publique, puisque la demande privée est affaiblie. »

D’autres proposent de distribuer directement cet argent magique aux entreprises, aux citoyens, et pourquoi pas à l’Etat ? On appelle ça faire « l’hélicoptère monétaire« . L’idée est suggérée par l’Institut suisse Veblen (qui « promeut les idées économiques et les politiques publiques qui font avancer la transition écologique« ), dans une longue note. Le terme aurait été inventé par l’économiste Milton Friedman dans les années 60. En gros, faire l’hélicoptère monétaire consiste non pas à faire tournoyer son sexe en rigolant, mais à distribuer de l’argent magique aux gens comme on le ferait depuis un hélicoptère en période de guerre.

« Il s’agit d’une augmentation de la dépense publique — ou de baisse des impôts — qui n’aurait pas pour contrepartie une augmentation de l’endettement de l’État. Formellement, la situation est semblable à une monétisation de dette par la banque centrale : le gouvernement émettrait des bons du Trésor pour financer une relance budgétaire, bons qui seraient achetés par la banque centrale, qui s’empresserait de les « annuler » (rayer de ses comptes) »

Mais ça a déjà été essayé cette technique ? Oui, par Donald Trump et par le gouvernement japonais en 2020 (1000 euros versés aux citoyens américains, et l’équivalent de 2500 euros aux foyers japonais). Seul bémol, me souffle Philippe Waechter dans l’oreillette : pour que ça marche, il faut que les gens puissent dépenser leur argent. Si la production n’est pas au rendez-vous (et pour l’instant elle est à l’arrêt), l’effet direct attendu sur l’économie risque d’être nul. A part le dépenser en alcool. Ce qui serait cool, tu me diras, mais je ne suis pas sûr que ça règle le problème.

Ce qui est intéressant dans cette approche magique de l’économie et de la dette, c’est qu’elle est magique, justement. C’est à dire qu’elle s’affranchit des contraintes du système monétaire actuel pour répondre à des nécessités urgentes de bien commun. Alors pourquoi ne pas aller jusqu’au bout ? Si l’humanité pouvait s’offrir, une fois et une fois seulement dans son histoire, une manne d’argent magique pour relancer son système, ne devrait-elle pas en profiter pour remettre sa maison en ordre ?

Ah oui, pardon, encore une question d’enfant. 

Pour conclure, je partage avec toi deux documents émanant de personnalités de la finance (donc pas des enfants comme moi), qui t’aideront à réfléchir à tout ça avec un peu de recul.

Le premier est une longue analyse, très documentée, de la crise sanitaire et de ce qu’elle nous dit du monde qui vient. Elle a été écrite par un fonds d’investissement américain, Bond, qu’on ne peut donc pas soupçonner d’utopisme, qui investit depuis des dizaines d’années dans des champions de la technologie (Twitter, Snapchat, Slack, Uber, Spotify…). Et qui s’interroge sur le monde d’après.

« Nous sommes entrés dans cette période avec des très hauts en terme de business, mais aussi avec des très bas socialement parlant, et une société profondément fragmentée. Et pourtant, Covid-19 ne fait pas de discrimination et sa réponse exige une unité complète – public, privé, voisins, employés, travailleurs de la santé, étrangers… Et si nous en sortions comme un peuple et un monde plus unis ? »

Tu peux le télécharger ici.

L’autre nous vient d’Asie. Il raconte la crise vue de la Chine, mais par un observateur indépendant, l’homme d’affaires et politique singapourien Georges Yeo. Son analyse détonne avec ce que nous avons eu l’habitude de lire en Occident. Elle nous parle aussi de la suite, mais depuis l’Asie.

Tu peux lire son billet (en anglais) ici. Je l’ai traduit en français ici.

« La Chine est désormais en pole position pour sortir le monde de la récession mondiale.
 » La Chine et les États-Unis sont construits sur des fondations démocratiques différentes, chacun ayant la faiblesse de sa force. La coopération mondiale exige de chacun qu’il accepte l’autre pour ce qu’il est. « 

Voilà. Tu peux aussi lire la tribune d’Eva Sadoun, la co-fondatrice du fonds Lita.co sur l’économie du futur et l’entreprise engagée.

Et tu peux trouver également d’autres réponses super faciles à lire à la question « oui mais qui va payer (ou pas) ? » dans cet excellent article de France Culture).

Ce billet est un extrait de la newsletter hebdomadaire « Flint Dimanche », qui explore avec toi comment nous pouvons mieux nous informer dans un monde rempli d’algorithmes. Pour la recevoir, abonne-toi à Flint ici. Tu recevras également une sélection de liens personnalisée, envoyée par l’intelligence artificielle de Flint.

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