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Les carnets secrets de Mark Zuckerberg – Flint Dimanche #19

Tu as remarqué ? L’Histoire avec un grand H ne retient généralement que les personnalités politiques. Il est de bon goût de les détester, mais ce sont elles qui restent à la fin. Pourquoi ? Parce que ce sont elles qui sont derrière tous les événements qui comptent. En tout cas celles que l’Histoire retient : les guerres, les grands changements politiques, et même les transformations industrielles à grande échelle. Tu me diras qu’il y a aussi les grands personnages religieux, sauf qu’on a beaucoup moins d’informations sur eux. Il y a aussi quelques pirates célèbres et Jeanne D’Arc. Mais sinon, en gros, les grands événements déclinés avec un joyeux patriotisme dans les livres d’Histoire distribués aux enfants ne retiennent que les rois, les présidents et leurs amis dictateurs. Les dirigeants politiques, quoi. Tu vas sans doute te demander pourquoi je prends la peine de te rappeler cette évidence inutile un dimanche matin, eh bien il y a une raison. Parce qu’il est fort possible que cette règle immuable change dans quelques années. Il est fort possible que dans les livres d’histoire de tes futurs petits enfants ou arrière-petits-enfants, se glisse un intrus.

Ce personnage historique majeur n’aura dirigé aucun pays, n’aura édicté aucune loi, n’aura évidemment jamais été élu ni couronné, et pourtant il aura été à l’origine de pas mal d’événements dont on parle généralement dans ces livres : des changements de régime positifs et négatifs, des crises diplomatiques, des génocides, peut-être même des guerres. Ce dirigeant a commencé son épopée dans sa chambre d’étudiant en programmant un site complètement sexiste qui permettait de noter le physique des filles, avant de créer en 2005 « The Facebook », appelé aujourd’hui Facebook. Une entreprise dont il détient toujours les pleins pouvoirs, et qui est aujourd’hui coeur de tous les débats sur l’avenir de nos démocraties.

Là tu vas me répondre : « mais noooon, quand même, tu exagères un peu ». Et tu as raison. J’exagère un peu. Enfin, dans un certain sens seulement. Ou plutôt, c’est ce que je me disais jusqu’ici. Mais lis mon histoire jusqu’au bout et tu vas comprendre pourquoi je te parle de l’entrée probable de Mark Zuckerberg dans les livres d’Histoire du futur (s’il y a encore des livres d’Histoire… hum).

Tu pourrais me dire : pourquoi Zuckerberg et pas Sergey Brin & Larry Page par exemple, les fondateurs de Google, dont l’entreprise est plus cotée et surtout plus influente que Facebook ? Très bonne question. Eh bien pour les raisons qui font que, justement, les livres retiennent certains personnages et pas d’autres. Leur rôle politique. Google a transformé en 20 ans tout notre système de production et de distribution de la connaissance en l’horizontalisant. Facebook, de son côté, a fait exploser les frontières sociales. Le coeur de sa révolution, c’est le lien entre les gens. Et ça, c’est un domaine éminemment politique.

Et ce n’est pas complètement un hasard. Dans quelques années, pour comprendre l’empreinte laissée par Facebook sur les grands événements de l’humanité, les historiens vont devoir se plonger dans le cerveau de ce jeune entrepreneur. Par exemple, existe-t-il une pensée Zuckerberg (le « Zuckerbergisme » ?, le, hum, « Zuckisme? ») ? A-t-il un plan ? Ou s’est-il amusé à coder des trucs au hasard juste pour voir ce que ça donnait ? Ces historiens seraient fascinés d’apprendre que ce type à l’éternel visage d’adolescent a couché toutes ses pensées dans des carnets restés secrets. Ecrits à la main, d’une écriture appliquée, rapide, persévérante. Ce document porte un nom, il s’appelle « The Book of Change ». « Le livre du changement ». Un document inédit, où ont été consignés les schémas primitifs de la vision de Mark Zuckerberg. Des schémas incroyablement ambitieux, à la portée plus civilisationnelle que politique. Des schémas complexes, dont l’auteur n’évitait pas les inévitables contradictions, ni même les dangers, et qu’il continue d’appliquer avec la même énergie habitée. À défaut d’être réfléchie.

Pour bien comprendre l’ambition derrière l’épopée Facebook, tu dois retenir deux choses. La fascination de Mark Zuckerberg pour l’Empereur romain Auguste. Successeur de César, il est présenté comme un pacificateur. Ce qui ne l’a pas empêché de conquérir d’immenses territoires et de faire preuve d’une incroyable brutalité. Cette contradiction entre vision pacificatrice et sacrifices brutaux est d’ailleurs une constante dans la pensée de Zuckerberg. J’y reviendrai plus loin, tu verras, c’est passionnant.

Autre source de fascination : le jeu vidéo « Civilization », dont l’objectif est de faire grandir ta civilisation jusqu’à domination complète du monde, mais pas forcément par les armes. La culture et l’influence peuvent aussi faire basculer les autres nations dans ton empire. La version préférée de Zuckerberg est d’ailleurs sa version futuriste, « Alpha Centauri », dans lequel il choisit toujours la même faction : les « gardiens de la paix » . Le chef spirituel des gardiens de la paix était un commissaire nommé Pravin Lal, qui estimait que « la libre circulation de l’information est la seule sauvegarde contre la tyrannie »

L’ambition du fondateur de Facebook ? Jouer à Civilization à la manière de ses héros : Auguste, Pravi Lal, et le Mahatma Ganhdi. C’est à dire conquérir le monde depuis l’intérieur. Unifier le monde à travers une gigantesque communauté en faisant tomber toutes les barrières sociales. Pas sûr qu’il ait envie de le gouverner ce monde, mais déjà le conquérir ça serait bien. Comme dans le jeu vidéo.

De ces carnets de conquête, de cette « Guerre des Gaules » réinventée, il ne reste plus rien. Ou presque. « The Book of Change » a été détruit par Zuckerberg. Mais un journaliste de Wired, Steven Levy, a pu en sauver une vingtaine de pages. En particulier celles du premier carnet, entamé en mai 2006. Il raconte tout ça dans un article majeur et passionnant (et aussi très long, et en anglais).

👉Tu peux le lire ici [26mn]

Dans ces pages manuscrites le jeune Zuckerberg déroule ses réflexions sur les fonctionnalités majeures qui ont fait basculer le petit réseau social fermé réservé aux étudiants vers une plateforme globale ouverte. Toute sa stratégie repose sur une ligne de crête fragile dont l’objectif est de détruire consciencieusement les barrières entre vie privée et vie publique tout en évitant d’affoler les utilisateurs.

« En utilisant Facebook, vous devez avoir l’impression d’utiliser une interface futuriste de type gouvernemental pour accéder à une base de données pleine d’informations liées à chaque personne ». En gros, créer un monde où chacun aurait le pouvoir d’une agence de renseignement. Sauf que dans ce monde, l’espionneur serait également l’espionné. Ce qui semble tout de suite moins cool.

Du coup, la principale préoccupation de l’auteur de « The Book of Change » n’est pas tant de sécuriser la vie privée de ses utilisateurs, que de maintenir le sentiment de sécurité tout au long de son entreprise méthodique de destruction. Il l’écrit :

« Qu’est-ce qui fait que cela semble sûr, que cela le soit ou non ? »

15 ans après, Facebook a réussi à connecter plus de 2 milliards d’humains sur le globe. Le réseau social a en effet contribué à réduire l’isolement des individus en forçant leur carapace sociale. Mais il les a en même temps rendus plus exposés, donc plus vulnérables, et ce avant qu’ils n’aient eu le temps de mesurer les conséquences de cette émancipation brutale.

Que dit Zuckerberg à ce propos ? Eh bien, que oui, en effet, « des nations exploitent Facebook pour interférer dans les élections », en effet l’armée birmane essaie de répandre la haine pour aider leur génocide », et tout ça n’est pas cool.

Mais, ajoute-t-il, impérial :

Tout comme lors de la précédente révolution industrielle ou d’autres changements majeurs dans la société qui ont été très perturbateurs, il est difficile d’admettre que, aussi douloureux que soient certaines de ces choses, le positif à long terme peut encore l’emporter de façon spectaculaire sur le négatif. Vous gérez le négatif aussi bien que vous le pouvez. »

D’ailleurs, ces conséquences négatives, acceptées ou pas, comment les mesurer ? Les historiens vont s’arracher les cheveux.Par exemple, l’impact direct de Facebook sur le destin politique des nations n’est pas encore prouvé. Il y a quelques semaines, je t’avais notamment expliqué en détail le rôle très contesté du réseau social dans l’élection de Trump en 2016 et dans le vote en faveur du Brexit, si tu t’en souviens.

Dans une enquête majeure, publiée la semaine dernière dans le magazine « The Atlantic », le journaliste McKay Coppins raconte cependant comment l’administration Trump a prévu d’investir cette fois 1 millard de dollars pour inonder les réseaux sociaux de fausses informations afin de remporter l’élection de 2020. La décision, très critiquée, de Facebook, de ne pas modérer les publicités politiques, même lorsqu’elles répandent des mensonges, ouvre en effet la voie à la plus grande offensive de désinformation de l’histoire en période électorale. Cela fera-t-il la différence ?

Eh bien c’est compliqué. Une étude, publiée la même semaine par l’université d’Oxford démonte le mythe des « bulles de filtre », et des « chambres d’écho », théorie (que j’ai d’ailleurs soutenue par le passé) selon laquelle les algorithmes enfermeraient les gens dans des boucles de personnalisation, ne les exposant qu’aux opinions qu’ils veulent entendre. Cette étude dit deux choses : les gens qui vont sur les réseaux sociaux sont exposés à une plus grande variété de sources d’info que ceux qui n’y vont pas (ce qui ne veut pas dire qu’elles sont de meilleure qualité). Et que, quand bien même ils recevraient une opinion différente de la leur, l’effet serait plutôt inverse : c’est à dire renforcerait leur opinion première.

Que nous dit au fond cette étude absolument déprimante ? Elle nous dit qu’au lieu de regarder le doigt qui montre la lune, peut-être faudrait-il plutôt regarder la lune : c’est à dire notre rapport à la vérité, qui ne peut pas se résumer à Facebook. Comme les autres réseaux sociaux, Facebook ne fait au fond que révéler des mécanismes psychologiques et sociaux beaucoup plus profonds et complexes.

Dans un ouvrage collectif paru il y a un an aux éditions PUF, « Des têtes bien faites, défense de l’esprit critique », la chercheure Anouk Barberousse explique comment les « biais de confirmation » nous poussent à ne retenir inconsciemment que les infos ou les opinions qui confirment nos croyances. Et ajoute que, de toute façon, notre cerveau n’est pas configuré pour vérifier la véracité de chaque information parce que le monde est trop complexe et de plus en plus submergé d’informations. Et qu’en l’absence d’un socle commun de croyances, la seule solution c’est de développer l’esprit critique, mais que c’est quand même super compliqué.

Comment faire alors ? Dans une tribune publiée dans le New York Times la semaine dernière, l’historien Yuval Noah Harari (l’auteur de « Sapiens ») nous invite à remettre la politique à sa juste place. La politique, explique-t-il, n’a rien à voir avec la vérité. « C’est une méthode pour parvenir à un compromis pacifique entre les désirs conflictuels de différentes personnes ». En gros, c’est une façon de gérer le lien social. Précisément ce que Facebook est en train de faire voler en éclats, en l’exposant à toutes les manipulations. L’historien nous alerte :

« Dans une démocratie, le gouvernement représente la volonté du peuple. Mais que se passe-t-il lorsque le gouvernement a le pouvoir de manipuler systématiquement la volonté du peuple ? Qui représente alors qui ? »

Pour lui, il faut isoler l’enjeu politique (qui relève du choix de société et donc d’un choix émotionnel) de celui du savoir (qui relève de recherche la vérité).

On ne peut pas voter pour ou contre la réalité du réchauffement climatique, mais on peut voter pour dire si on veut à tout prix l’éviter, ou si on préfère en subir les conséquences et s’adapter.

La clé, ce sont les institutions. C’est à dire les institutions universitaires, les médias et le système judiciaire. Aussi imparfaites soient-elles, seules les institutions peuvent transformer les idéaux en pratiques sociales.

Cela implique que ces institutions acceptent de se remettre en question. Mais aussi que, dans la tourmente, nous ne devons pas nous tromper de priorité.

Quel que soit le pays dans lequel vous vivez, si vous voulez préserver la démocratie, votez pour des hommes politiques qui respectent les institutions qui enquêtent et publient la vérité. Votez pour un parti qui dit aux gens qu’ils ont le droit d’élire le gouvernement de leur choix, mais qu’ils ne peuvent pas élire la vérité qui leur plaît.

Pour réfléchir à tout ça, nous organisons avec Anne-Sophie Novel (journaliste, auteure d’un livre formidable sur l’information, « Les médias, le monde et nous« ) et Ground Control, le premier festival « Bien s’informer ». Les 6 et 7 mars 2020, à Paris, nous allons réunir journalistes, scientifiques, historiens, juristes et citoyens, pour trouver des solutions.

Si tu veux participer aux atelierstu peux t’inscrire ici. Le programme des deux journées (incomplet) est ici.

Et si tu veux aller plus loin dans la Zuckerbergologie, deux conseils de lecture :

  1. « Facebook : The Inside Story », le livre de Steven Levy, justement, qui a retrouvé les carnets et a longtemps côtoyé son auteur.
  2. Déjà paru et en français, « Dans la tête de Mark Zuckerberg » de Julien Le Bot (Actes Sud), que j’ai commencé cette semaine, et que je trouve passionnant.

Ce billet est un extrait de la newsletter hebdomadaire « Flint Dimanche », qui explore avec toi comment nous pouvons mieux nous informer dans un monde rempli d’algorithmes. Pour la recevoir, abonne-toi à Flint ici. Tu recevras également une sélection de liens personnalisée, envoyée par l’intelligence artificielle de Flint.

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