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La vérité sur l’optimisme (et sur les inégalités) – Flint Dimanche #17

Cher(e) toi,  


Je ne sais pas toi, mais j’ai un vrai problème avec les mauvaises nouvelles. D’un côté je suis complètement saturé des titres des journaux qui me rappellent que le monde va mal, de l’autre je n’ai pas envie non plus de me voiler la face parce que je pense qu’on ne règle par les problèmes en se cachant la réalité. 

Dans le même temps, je suis plutôt adepte du verre d’eau à moitié plein. A force de voir le négatif on finit par être complètement déprimé. Tu as peut-être déjà fait cet exercice : quand tu es en phase de broyage de noir ou de crise, il est recommandé de terminer la journée en se concentrant sur les trois trucs positifs qui l’ont animée plutôt que sur ce qui ne va pas. En faisant ça, on s’endort au moins avec le sourire et ça nous donne généralement plus d’énergie pour affronter le lendemain. 

Mon expérience de vie m’a prouvé que, même aux heures les plus sombres de son existence, on ne s’effondre jamais que dans sa tête, et qu’il y a toujours des solutions. Et que ces solutions n’arrivent pas forcément là où on les attendait. Ce qui semble indiquer qu’il faut parfois savoir lâcher prise… 

Tu me répondras peut-être que la pensée positive a ses limites. Qu’en nous protégeant du piège inutile de l’auto-flagellation, elle peut aussi nous maintenir dans un état semi-dépressif. Tu sais, cette humeur fragile tissée de compromis, dont tu fais varier l’amertume chronique au rythme des clichés de bonheur et d’attention que tu t’infliges sur Instagram. 

Parfois le désespoir est salutaire. C’est à dire vraiment toucher le fond, comme le chantait Isabelle Adjani. Parfois il faut avoir la sagesse de capituler pour pouvoir changer radicalement et trouver sa voie.

Au fond, je pense qu’il n’y a pas de règle et qu’il faut apprendre à osciller entre optimisme et abandon, à condition de rester à l’écoute de son coeur et des autres. Tu me diras ce que tu en penses.

Du coup, je me suis demandé si on ne pouvait pas appliquer ce même raisonnement à l’échelle de l’économie mondiale. Hum. 

Sans rire, tu ne sens pas cette dissonance bizarre entre « le monde va de mieux en mieux, si l’on se fie aux données objectives » et « le monde va s’effondrer » (ou encore sa version drama queen : « on va tous mourriiiiiir ») ? Par exemple, a-t-on essayé de croiser les données objectives du monde qui va mieux avec les prévisions déclinistes liées au réchauffement climatique ? Est-ce que la courbe positive va s’inverser ? 

Par exemple, les inégalités. Le chercheur climatologue Noah Diffenbaugh explique que si les inégalités entre les pays les plus riches et les pays les plus pauvres sont en baisse dans le monde, elles sont néanmoins 25% plus élevées qu’elles ne devraient l’être à cause du réchauffement climatique. 

Donc elles baissent moins vite. Mais elles baissent quand même. Alors pourquoi dit-on que l’apocalypse nous attend ? Ne gagnerait-on pas à assumer ces données objectives, et à se concentrer sereinement sur les solutions ?

On ne s’effondre jamais que dans sa tête. 

Sur la réalité de la baisse des inégalités, il y a d’ailleurs un gros débat. Et là encore, le diable est dans les détails. Et donc les solutions. 

Selon un rapport publié cette semaine par Oxfam, la tendance s’inverse, et l’évolution des inégalités serait hors de contrôle depuis 2013. Le rapport est téléchargeable ici, et il est rempli de photos hyper déprimantes de gens pauvres.

Sur la réalité de la baisse des inégalités, il y a d’ailleurs un gros débat. Et là encore, le diable est dans les détails. Et donc les solutions. 

Selon un rapport publié cette semaine par Oxfam, la tendance s’inverse, et l’évolution des inégalités seraient hors de contrôle depuis 2013. Le rapport est téléchargeable ici, et il est rempli de photos hyper déprimantes de gens pauvres.

Sauf que tout le monde n’est pas d’accord. Le Monde critique l’approche assez peu scientifique de l’étude (qui s’appuie sur les données de la banque suisse). Mais il y a d’autres études, plus scientifiques celles-ci, qui s’affrontent aussi sur le sujet.

Our World in Data, un des sites de référence sur l’évolution du monde, et dont les données sont globalement plutôt optimistes propose une vision plus réservée : il n’y a pas d’évolution négative des inégalités, plutôt une sorte de tassement. Ce que confirme une autre étude du PSE (Paris School of Economics), mais en nuançant les résultats selon les pays.

Sauf que deux autres études mondiales disent le contraire.Par exemple l’OCDE. Ou le World Inequality Report qui, dans son édition de 2018, indique que les inégalités explosent aux Etats-Unis et en Asie, progressent modérément en Europe, et se stabilisent en Afrique et au Moyen-Orient. 

Pourquoi ces différences ? En fait, tout dépend de la méthode de calcul. La plus connue, s’appelle l’index « Gini », du même nom qu’une immonde boisson citronnée des années 80. C’est cette méthode qu’utilise « Our World in Data » et PSE par exemple. Pour que tu comprennes, ces différents indices s’appuient sur l’étude des déciles : les 1% des plus riches par exemple face aux 1% les plus pauvres, ou alors les 50% des revenus moyens, ou encore les 10% les plus riches etc. (Si le sujet t’intéresse, un article fait le point sur ces méthodes de calcul)

Le World Inequality Report (pessimiste) privilégie, lui, un croisement de plusieurs indicateurs. 

Et en France ? Eh bien il y a du verre d’eau à moitié plein et à moitié vide.

En gros, pour résumer, les inégalités ont chuté depuis 1975, puis ont remonté après 2008, pour, hum, hésiter après 2016. 

Les Echos rapportent que l’INSSE a publié une note pessimiste, expliquant que les inégalités s’étaient accentuées en 2018 (indice Gini). Mais le rapport officiel est plus nuancé et dit plutôt que la tendance est à la stabilisation.  C’est ce qu’expliquait Le Parisien  quelques mois plus tôt, affirmant même que la pauvreté était en recul alors que les Echos disent le contraire (je n’ai pas eu le temps de vérifier qui avait raison, mais je trouve ça fou un tel écart d’analyse !).

Selon l’observatoire des inégalités
les inégalités se stabilisent en France. Et elles sont plus faibles que partout ailleurs en Europe. 

La caisse des dépôts va encore plus loin dans la plénitude du verre d’eau. Pour elle, la tendance à la baisse s’est inversée (avec un pic en 2011) pour revenir à la baisse ensuite. Elle note également que les inégalités en terme d’éducation sont dans une courbe optimiste.

Voilà, tu as à peu près tout ce qu’il te faut pour te faire ton opinion. Tu as peut-être d’autres chiffres à me donner. 

Ce que j’en conclue, du côté de l’optimisme et du verre d’eau : 

1. L’explosion des inégalités concerne surtout les Etats-Unis et la Chine.
2. L’Europe est plutôt stable.
3. La situation s’améliore en Afrique.
4. Le sentiment d’inégalités n’augmente pas forcément là où elles augmentent le plus, la faute à Instagram peut-être.
5. Dans son dernier ouvrage (« Peuples, pouvoirs et profits »), le prix Nobel de l’économie, Joseph Stiglitz, pointe un mécanisme plus pervers. Ce n’est pas tant l’argent qui compte que le pouvoir de l’argent, et sa capacité à déstabiliser les démocraties en faisant régner la loi du 1$=1 voix. 
6. Il ne faut donc pas penser les inégalités sous le seul prisme des richesses, mais  aussi sous celui de l’équilibre des démocraties et de nos modèles de société.

Et pour répondre à la question « l’optimisme rend-il malheureux ? », je te propose cette réflexion d’Anne Pluen Calvo qui trouve que le catastrophisme a du bon, tant qu’il reste un aiguillon de l’imaginaire 

« Lassé des sirènes de l’effondrement, ne cesse de croître un désir d’imaginaires alternatifs, d’une science-fiction positive – et féministe – vectrice de mondes habitables. »​

Et pour compléter ta réflexion sur les inégalités, je te propose cette vidéo super claire de Clément Viktorovitch qui fait parler trois chercheurs. Ça permet de valider les chiffres : oui, les inégalités en France, qui étaient en baisse, sont reparties à la hausse depuis 2015.

Mais qu’est-ce que les inégalités ? De quoi parle-t-on ? Faut-il les condamner ? A partir de quand sont-elles inacceptables ? Et quels sont leurs effets sur l’économie d’un pays ? Tu apprendras notamment que plus les pays sont inégalitaires, plus les riches sont malheureux !

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